Hotdogs

 

Pendant cinq ans, le dimanche soir, de huit heures du soir à quatre heures du matin, j’ai fait des hotdogs. Pas chez Valentine, ni dans une succursale de la Belle Province ou de Lafleur, mais plutôt pour les jeunes itinérants dans la roulotte de Pops, Le Bon Dieu dans la rue [1]. J’y fus totalement à contre-rôle, pour parler comme au théâtre, à des années-lumière de ma propre galaxie. J’y côtoyais nuit après nuit des jeunes fugueurs, délinquants, drogués, ou juste paumés, punks de tout acabit, avec ou sans pitbull, moi qui avais grandi sage comme une image dans le confort convenu d’une famille aussi aimante qu’aisée; moi à qui l’école était toujours allée comme un gant, loin de la rue, de la dope, de la faim, de la violence, de leurs pompes et de leurs œuvres. Certains de ces jeunes, pourtant, venaient eux aussi de familles qui avaient eu les moyens de leur offrir de coûteux appareils orthodontiques, qui avaient sans doute même essayé de «bien les élever», voire de les aimer — comme ils pouvaient; le démon de la rébellion adolescente, l’influence de «mauvais compagnons», l’échec des «bons plans» de leurs parents ou juste le goût de l’aventure un peu hardles avaient cependant conduits dans la rue; et la rue — telle la Montagne, selon le grand lama de Tintin au Tibet — rend rarement sa proie. D’autres, dans la rue, ils y étaient quasiment nés, comme avant eux leurs parents — si tant est qu’ils en aient jamais eu.

 

Je détestais en général la musique qu’ils s’envoyaient, écouteurs dans les oreilles ou ghetto blastersur l’épaule. Enfin, c’est beaucoup dire que je la détestais: je l’ignorais plutôt, comme Bach ignorait sûrement les chansons à boire des tavernes glauques de Leipzig, et Palestrina les complaintes paillardes des mauvais garçons du Trastevere. La curiosité finit tout de même par me faire fréquenter les boutiques de CDs d’occasion, avenue du Mont-Royal où, me fiant à mon instinct et au look de la pochette, à défaut de quelque Virgile pour me servir de guide à travers les décibels du heavy metal, je m’initiais par moi-même au punk rock. Je n’aurais assurément pas pu tenir longtemps dans un quizz télévisé sur le thème, mais je parvenais à soutenir au moins trois minutes de conversation avec un ado en perfecto clouté. Lars Frederiksen and the Bastards, ça vous dit quelque chose?

L’idée m’en était venue un 26 décembre en lisant, à la une de La Presse, un reportage sur cette œuvre lancée quelques années auparavant par un prêtre anglophone de Montréal, Emmett Johns, que tout le monde appelait Pops et qui, dans une espèce de Winnebago aménagée, sillonnait les rues de Montréal — y compris, donc, ce soir de réveillon, à la rencontre de jeunes qui, eux, n’en auraient pas. Ma décision était prise: c’est là que je serais à Noël l’année suivante. Ma vie devait avoir besoin de quelque chose — sinon de sens, au moins d’inédit. Ou, alors, comme le fait dire Romain Gary à une protagoniste de Clair de femme [2], «j’étais tellement malheureuse que j’avais besoin d’aider quelqu’un».

Toutes les formes de la déréliction se retrouvaient à la roulotte, ensemble et pêle-mêle: inceste et violence parentale, drogue et alcool, délinquance plus ou moins lourde, grossesses non désirées, monoparentalité, sida et toute une flopée de bobos qu’on ne trouve généralement plus guère, de nos jours, que dans le tiers monde, sans oublier les retombées urbaines de la désinstitutionalisation: quelques «vieux» — de plus de vingt-cinq ans — y étaient, ainsi, tolérés après le passage des jeunes. C., que je croise encore vingt ans plus tard, et qui porte toujours le même imper de plastique, ses clés et sa carte Opus autour du cou, demandant poliment si on n’aurait pas vingt-cinq sous: ses tarifs n’ont pas augmenté depuis deux décennies; D., chasseur-cueilleur de canettes vides dans la savane urbaine; il ressemblait à Denis Podalydès et s’était inventé un idiolecte qui le faisait marrer; le Poète, que l’on peut croiser encore de temps en temps en ville, l’été venu, avec, chaque fois, un boniment aux syllabes encore plus avalées; E. qui, lui, ne disait jamais rien, emportant son hotdog comme un loup décharné traîne dans sa tanière un écureuil mort de froid. Un jour, Ti-Cul manquait au rendez-vous. Un autre, c’était le Gros qui n’avait pas été vu depuis une mèche. En prison, peut-être, surtout aux abords de l’hiver, afin de passer quelques mois au chaud et bien nourri à regarder la télé et à faire des pompes au gym. Ou, alors, parti plus loin, dommage collatéral de quelque bad trip.

Nous distribuions, quand nous en avions, préservatifs et dentifrice, chaussettes de laine et Tampax, chaussures, de temps en temps, sacs de couchage, quand quelque association avait fait une levée de fonds ad hoc. Alors c’était Noël en février, Byzance à Hochelague. Des petits sacs de victuailles, quand ils prenaient le large de la nuit, minimalement repus et un peu réchauffés: deux boîtes de conserve, des bâtonnets de fromage ayant pu être en contact avec des produits laitiers, un rayon de biscuits soda, de la nourriture pour dobermans et chats de ruelles, dont les rats et les furets occasionnels s’accommodaient sans faire de chichi: on est comme ça, dans la rue. Le Ciel — je lui en sais infiniment gré — m’épargna d’avoir à côtoyer des pythons à studs[*]. Un berger allemand un peu susceptible m’obligea en revanche à finir une de mes nuits aux urgences de Notre-Dame, m’ayant quelque peu mâchouillé l’avant-bras. Peut-être son maître lui avait-il refilé un bout de son hotdog, et c’était une critique gastronomique.

Mais, justement, pourquoi des hotdogs, a-t-on souvent demandé. Vous vous compliquez la vie, non? En effet. Pourquoi, alors? Eh bien tout d’abord parce que les jeunes aimaient ça — sûrement plus que les panini à la luzerne et les wraps au tofu fumé. Mais aussi parce que contrairement aux sandwiches, qui auraient effectivement pu être préparés d’avance et facilement distribués — ce qui aurait en outre grandement facilité la logistique à l’arrivée de ces hordes d’ados affamés et indisciplinés —, un hotdog est toujours quelque chose de singulier, d’unique, de sur mesure. Et aussi, bien sûr, de chaud. D’abord, il faut forcément un certain temps pour les réchauffer, cinq ou six à la fois, dans le petit four à micro-ondes; ce qui implique de l’attente, donc de l’impatience — donc aussi de la parole, de la négociation, de la rencontre. Et ça oblige aussi, chaque fois, à demander aux jeunes comment ils le veulent, leur hotdog: ketchup-moutarde-relish, ou mayo-sans-moutarde-mais-extra-ketchup — «eille, j’ai dit extraketchup!»; ou avec un bâtonnet de fromage au lieu de la saucisse «parce je suis végétarienne et que manger de la viande, c’est dégueulasse!», ou juste «n’importe comment mais tout de suite, crisse, ça presse, man, j’ai faim, j’ai rien mangé depuis deux jours»...

 

J’y croisais souvent Piccolo. Qui paraissait dans la vingtaine à l’époque, mais ç’aurait aussi bien pu être 18 ou 35, allez savoir. Dreadlocks déconfits et verdâtres, humour caustique, tatouages en plein visage, tel un guerrier maori bien décidé à ne jamais retourner fonctionner normalement dans la civilisation bcbg. Intelligent et drôle, il fut à quelques reprises invité à la télé — qui, c’est bien connu, aime les pipolesde toutes sortes, y compris les pittoresques bibittes urbaines, le temps d’une émission de variétés. Nous causions, de temps en temps, de tout et de rien. Un jour, en partant, il me dit: «Toi, en tout cas, j’t’aime...» Puis, se retournant, il ajoute, pince sans rire: «Mais attention, là, c’est purement sexuel, hein!» Et puis, un jour, il n’y a pas très longtemps de cela, Piccolo est... parti. La vie, apparemment, lui était devenue trop lourde. Ou bien il avait fait le tour de la sienne et ne souhaitait pas voir vieillir ses tattoos. Des habitués qui le croisaient souvent sur son territoire, avenue du Mont-Royal entre Papineau et Messier, lui érigèrent un éphémère mémorial devant le gros Métro du coin: quelques photos racornies, des fleurs en plastique, un trognon de bougie éteinte. Dérisoire monument, et pourtant tombeau d’aristocrate, de prince des sables mouvants, émouvant. Pavane risible et magnifique pour un infant défunt.

 

En portant leurs morts en terre, les anciens Romains disaient: Sit vobis terra levis, «que la terre vous soit légère».

         

Que l’asphalte des rues sales et transversales te le soit elle aussi, Piccolo.

 

 

Pops, un jour, ouvrit aussi un petit refuge — le Bunker — offrant un hébergement temporaire aux jeunes de la rue peu bienvenus dans les «ressources» pour itinérants plus vieux, telle la mission de l’Old Brewry ou la Maison du Père. Puis ce fut un «centre de jour», offrant tout à la fois des cours aux raccrocheurs, des visites de dentistes et de vétérinaires, des ateliers d’arts plastiques et d’informatique, une cafétéria décente. L’UQAM, il y a quelques années, décida d’octroyer au père Johns un doctorat honorifique en éducation. Un de ses protégés, repêché de la rue quelques années auparavant, vint y livrer un témoignage fort touchant, fier du baccalauréat qu’il venait de terminer, après avoir gradué du Bunker et de la Roulotte. La Rue, cette fois, avait été clémente. Tchang s’était fait ami avec le yéti.

Quand on se lance dans un bénévolat de ce genre, on en vient forcément à se demander ce qu’on est en train de faire là: Soulager à peu de frais sa conscience petite-bourgeoise? Multiplier les pansements sur des jambes de bois? Dédouaner l’État de sa providence? Donner à quelqu’un un hotdog au lieu de lui apprendre à le pêcher lui-même? Se distraire à peu de frais de quelque spleen, de quelque vague à l’âme? Le questionnement est d’autant plus insidieux qu’on vous multiplie volontiers les témoignages d’admiration: «Wow, tu passes des nuits avec des punks en Doc Marten’s destroy?» Ben oui, parce que je n’aurais juste pas, moi, le gutsd’accompagner des cancéreux en phase terminale ou de passer une soirée avec des vieux ayant oublié leur dentier à un réveillon des Petits Frères des pauvres...

         Les Anglo-saxons disent: la preuve du pudding est dans le fait de le manger. Tout compte fait, peut-être la justification des hotdogs de Pops est-elle exactement du même ordre. Avec ou sans ketchup. 

 

 

[1] J’ai remarqué récemment que cette appellation avait été remplacée, sur les parois de la roulotte, par le plus... laïc Un ami dans la rue.

[2] Romain Gary, Clair de femme, Paris, Gallimard, 1977, p.175.

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