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J'ai mal à mon peuple...

Updated: May 23, 2019

— et peut-être, plus largement, à mon humanité. Je suis, en fait, complètement découragé par le débat sur la laïcité qui se déploie au Québec depuis plusieurs semaines — mais, à vrai dire, depuis des années, si l’on remonte aux sources de la commission Bouchard-Taylor sur les «accommodements raisonnables». Même les esprits les plus fins semblent avoir du mal à dépasser la logique de leur propre argumentation, et ont tendance à diaboliser celle de «l’autre». Alors qu’un bon nombre semblent par ailleurs se complaire dans une ignorance aussi abyssale que myope, d’autres s’enfargent allègrement dans les fleurs du tapis de leurs contradictions. Quelques exemples :


Pour plusieurs, les sociétés qui interdisent le port de signes religieux à leur fonction publique et parapublique ne sauraient être que xénophobes, racistes, antidémocratiques, voire antiféministes. On se prend tout de même à penser qu’en dépit de tous leurs défauts, il y a pire, dans le genre dictature sanguinaire, que la Belgique, la France, la Suisse et la République fédérale allemande — entre autres —, où c’est le cas.

Bien d’autres, à l’inverse, ne parviennent pas à imaginer qu’une société puisse être véritablement laïque sans qu’ait été rompu de manière absolue — voire agressive — tout lien entre l’État et les religions. Des pays qui ont toujours une «Église d’État» — la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, les pays scandinaves, par exemple — sont pourtant, aujourd’hui, parmi les sociétés les plus sécularisées, les plus laïques du monde.

Le port de signes religieux pourrait, selon certains, être dommageable à l’éducation des enfants. Le projet de loi (21) du gouvernement de la CAQ n’entend pourtant pas les interdire dans les écoles privées, les CPE et les garderies — tout en cautionnant cette bizarrerie qu’est une clause «grand-père», faisant apparemment passer les considérations syndicales avant le droit des enfants d’être «protégés» du prosélytisme des signes religieux.


Charles Taylor, reniant sa proposition d’il y a dix ans (la seule, pourtant, autour de laquelle un compromis pourrait sans doute être pensable) affirme aujourd’hui qu’il avait... mal compris la question. (De mauvaises blagues, jadis, suggéraient que c’était la raison pour laquelle Maria Goretti, elle, avait dit non.) Gérard Bouchard, lui, exige du gouvernement des «preuves» concrètes que la présence de signes religieux puisse avoir des effets nocifs; le grand sociologue ne semble pas se souvenir qu’il a probablement déjà coulé des étudiants de premier cycle pour avoir énoncé des inanités méthodologiques moins grandes que celle-là.


À peu près personne n’a rappelé l’évolution différente de cette «problématique» dans les sociétés occidentales. La Grande-Bretagne et ses colonies nord-américaines ont été aux prises avec la situation d’une Église établie (l’Église anglicane) dont plusieurs trouvaient qu’elle brimait les droits d’Églises «dissidentes», venues fonder des colonies au Nouveau Monde (comme les Pèlerins calvinistes du Mayflower). Il s’agissait donc, pour la nouvelle démocratie américaine, de préserver la prééminence des valeurs religieuses — sacrée pour tout le monde —, mais en faisant en sorte qu’aucune Église particulière n’en ait l’apanage.


Scénario très différent en France, où l’Église catholique, largement hégémonique, lutta longtemps contre l’existence même de la République. Elle dut donc, si l'on ose dire, être «tassée dans le coin» par les lois instaurant la séparation de l’Église et de l’État, jusqu’à ce qu’elle arrive enfin (à peu près) dans la Modernité. Pourtant, cette France «exagérément laïque» aux yeux de bien des Québécois a encore, elle, des congés payés à l’Ascension et à la Pentecôte. (Une voix dans la salle : «Hin? La Sansion? Cékwassa?») Sans parler de l'incendie de Notre-Dame-de-Paris, qui a arraché des larmes sincères même aux plus voltairiens anti-cléricaux de l'Hexagone.


Plusieurs indices donneraient à penser que le Québec de Mgr Bourget, de Mgr Lartigue et de Mgr Duplessis se rapproche plus de la situation française que de celle des treize colonies américaines à l’origine des États-Unis : c’est en effet de la mainmise de l’Église catholique que les Québécois.e.s ont le sentiment d’avoir dû se libérer afin d'entrer dans la Modernité, non pour défendre la liberté de quelque religion «dissidente» — sauf à considérer comme «religieux» le culte de la consommation débridée et de l’hédonisme crasse qui y sévit sans vergogne de nos jours.

Mais... nous sommes en Amérique du nord anglo-saxonne. À notre Est et à notre Ouest existe toujours un pays (duquel nous n’avons pas voulu nous séparer en 1980 et en 1995) dont la constitution (gracieuseté de P.-E. Trudeau, en 1982) reconnaît d’emblée la suprématie de Dieu et la valeur sacrée du multiculturalisme. Dur pour l’idée même de «laïcité». À notre Sud, se déploie le pays de Thomas Jefferson qui mit entre autres choses par écrit la doctrine évoquée plus haut : la liberté religieuse est «la mère de toutes les libertés» : don’t thread on it! Et — on le voit hélas, par les temps qui courent, dans plusieurs régions des États-Unis —, elle parait infiniment plus importante que celles des femmes à disposer librement de leur corps, y compris en ayant recours à l'avortement, de plus en plus battu en brèche par la droite réactionnaire — et religieuse — états-unienne.


J’oubliais: encore un peu plus à l'Est, et sûrement quelque part dans notre inconscient de conquis contents, la Grande-Bretagne de Mrs Thatcher, pour qui «there was no such a thing as society». Donc, forcément, pas de droits collectifs susceptibles de prendre le pas sur les droits individuels — protégés par les chartes, le libéralisme individualiste de notre temps et une partie de la société anglo-québécoise qui refuse d’admettre que l’on puisse, au Québec, penser et agir autrement qu’à Toronto, Medicine Hat, Hudson ou L’Anse-aux-Meadows. («What? Hudson would be in Queebeck? That must be fake news!»)


De ce fait, même si l’on peut comprendre que la perspective «républicaine» — «à la française» — soit possiblement celle qui se rapprocherait le plus de la situation socio-historique du Québec, on peut aussi comprendre que les peuples ne peuvent toujours avoir que la politique de leur géographie. Et, donc que, sans avaliser servilement les attentes d’une sensibilité plus anglo-saxonne ou plus libérale, on ne peut pas non plus en faire complètement abstraction si l’on souhaite en arriver à une solution viable.


On pourrait même finir par y voir une authentique, rafraîchissante — et originale — quête identitaire.


À suivre...

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