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Laïcité: le «modèle» républicain / «à la française»

L’«autre» modèle présent dans les débats sur la laïcité est, bien sûr, celui qui nous devons surtout à la France, notamment à travers les Lumières, la Révolution, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, les lois de séparation de l’Église et de l’État du début du 20e siècle. On s’y réfère souvent comme à un modèle «républicain» — ce qui est certes pertinent, y compris pour désigner certains aspects de la culture républicaine des États-Unis. Cette dernière est cependant hybridée depuis ses origines par une idéologie «libérale» qui rend l’analyse du «cas» états-unien singulièrement complexe : songeons notamment à la totale séparation de l’État et des Églises (1er amendement de la Constitution), mais aussi à l’appel à la bénédiction de «Dieu» à la fin de tous les discours des présidents américains...). En fait, le First Amendement incite moins l’État à interdire le port de signes religieux ostentatoires dans l’espace public qu’il ne l’oblige à ne pas en imposer, et à ne pas en interdire la présence.


(Le sociologue Robert N. Bellah est connu pour ses travaux sur la religion civile» américaine, une idéologie en quelque sorte destinée à faire le pont entre les pôles (opposés) du républicanisme et du libéralisme dans la culture états-unienne.)


J’opposais, dans un autre billet, le droit de type anglo-saxon au droit de type germano-romain. Le premier se fonde essentiellement sur des précédents, le second sur des principes. Ça me semble important.

On est évidemment, dans ce second cas, en plein «régime» des Lumières, de la Raison. «Je suis absolument contre ce que vous soutenez, aurait un jour affirmé Voltaire à l’un de ses adversaires, mais je vais me battre de toutes mes forces pour que vous puissiez le soutenir.»


Principes: Liberté, mais également Égalité et Fraternité. Pour bien des Américains, l’idée même d’une «assurance maladie» quelque peu universelle (et obligatoire — même l’Obamacare est très loin de correspondre à cette définition) apparaît comme une hérésie digne des pires horreurs du bolchévisme (du même ordre qu'une loi qui obligerait le port du casque de moto ou de la ceinture de sécurité en voiture!) Cette idée coule pourtant de source d’une certaine idée de l’Égalité et de la Fraternité, de nos jours plus souvent rendue par celle de Solidarité dans la social-démocratie. Déclaration des droits de l’Homme — et du Citoyen. D’emblée, la République française se fonde sur une conception à la fois individuelle et sociale des droits de l’homme. Au pays de Durkheim et du Front populaire, there is such a thing as society — même si elle demeure bien loin d’être parfaite...


En ce qui a trait à la question de la gestion des différences religieuses — ou de ce qui est en jeu autour de l’idée de «laïcité» —, on pourrait dire que là où le modèle anglo-saxon additionne (au moins jusqu’à un certain point), le modèle français (largement présent aussi en Belgique, en Suisse et en Allemagne) abstrait (assez radicalement). Pour le dire simplement : l’État républicain reconnaît absolument la liberté de conscience et de religion et, pour que cela s’applique à tous (principe), il ne permet à ses «agents» (je reviendrai à cette notion) aucune expression religieuse et leur interdit d’en porter les signes. Tous les signes. Principe : ce n’est pas parce que les sikhs ont rendu service à l’Empire britannique, en Inde, qu’ils ont le droit de porter leur turban dans le GRC alors qu’un policier rasta ne pourrait pas, lui, arborer sa tignasse — et sa tuque — marleyiennes. Et pourquoi accepter le voile à un guichet de service de l’État, mais pas le «carré rouge», alors que plusieurs s’en sont fait tatouer un sur le corps pendant le «printemps érable» de 2012?


Mais cela va encore plus loin : dans l’École de la République, creuset de la formation des futur.e.s citoyen.ne.s, pas de signes religieux ostentatoires pour les maîtres, cela va sans dire, mais pas non plus pour les étudiant.e.s. Principe : l’école n’est pas le lieu où cultiver ce qui différencie mais où développer ce qui rassemble. Nous sommes, ici, aux antipodes du communautarisme — mais également de cette vision des choses (elle n'est pas du tout stupide) qui estime que c'est au contraire en côtoyant dès l'école les signes de la diversité qu'on finit par accepter et même par valoriser celle-ci.


Pourtant, les choses ne sont pas si simples. Il y a aussi du précédent dans la culture française républicaine, y compris en rapport avec la question en objet. Par exemple, dans ce raisonnement : «Voyez les juifs : ils ont accepté les “règles du jeu” de la laïcité sans faire de chichi; pourquoi les musulmans ne feraient-ils pas pareil?» Et la France, comme le Québec finance encore, à hauteur significative, les écoles privées confessionnelles.


On sait par ailleurs qu'il y a aussi eu ce qu'on pourrait appeler des «hoquets» de la laïcité dans l'Hexagone : lors de l’affaire Dreyfus, par exemple, ou en marge de l’expulsion des communautés religieuses au début du 20e siècle. Mais il faut dire que l’Église catholique de l’époque ne s’était pas encore complètement ralliée à la République, jonglant encore, tout au moins dans certains de ses cercles, avec l’idée de restaurer une monarchie catholique et autoritaire. Il faut croire que ça génère parfois un peu de paranoïa.


En outre, les armées françaises ont elles aussi eu leurs propres régiments ethniques — les célèbres «Tirailleurs sénégalais», par exemple — et pour des raisons vraisemblablement assez semblables à celles qui expliquent leurs homologues dans les armées britanniques. Colonialisme, quand tu nous as tenus...



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