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Laïcité : le «modèle» anglo-saxon / libéral

Updated: May 21, 2019

Il me semble y avoir deux grands modèles à partir desquels a été pensée, en Occident, depuis un bon bout de temps déjà, ce que, pour faire bref, j’appellerai la question de la laïcité (et de sa gestion). Encore une fois, je reconnais d’emblée que cette dichotomie est trop simple mais je pense qu’elle peut être utile, un peu comme un idéaltype wéberien. Je précise également d’entrée de jeu que, dans mon esprit, les deux sont en eux-mêmes, si cela peut se dire, aussi honorables l’une que l’autre.


J’aborderai en premier lieu, dans ce billet, le modèle que, toujours par commodité, j’appellerais «anglo-saxon», d’aucuns pourraient aussi l’appeler «libéral» mais ce terme ayant souvent mauvaise presse par les temps qui courent, je vais le laisser de côté (quoique je l’évoquerai tout de même un peu en passant).


Ce modèle nous vient bien sûr de la tradition britannique, et on ne s’étonnera pas, de ce fait, de le retrouver également très présent dans la culture américaine, canadienne, et sans doute aussi dans d’autres sociétés marquées par la civilisation anglo-saxonne (l’Australie, par exemple, j’imagine). Il s’inscrit dans toute une tradition de conquête et de protection des droits humains, depuis la Magna Carta, l’invention de l’habeas corpus, le Bill of Rights, la démocratie parlementaire, etc. Dans cette perspective, ce sont d’abord et avant tout les droits individuels/personnels qui sont sacrés. Comme le dit admirablement la Déclaration américaine d’indépendance: «We hold these truths to be self-evident, that all men are created equal, that they are endowed by their Creator with certain inalienable Rights, that among these are Life, Liberty and the pursuit of Happiness.»


À la limite, c’est aussi une perspective de ce genre qui a nourri l’ultra-libéralisme contemporain. Madame Thatcher l’affirmait pour sa part sans vergogne: «There is no such a thing as society.» Alors, forcément, il n’y a pas non plus de droits «sociaux» ou «sociétaux» à mettre en balance avec les droits «individuels».


Même dans un registre moins extrême, la culture britannique est bien connue pour sa tolérance — je dirais même sa tolérance valorisante — de comportements idiosyncratiques, voire extravagants. À cet égard, et par exemple, je dirais que ce n’est pas un accident ou un hasard que la mini jupe et la coupe de cheveux des Beatles soient apparues en Angleterre. Et Oscar Wilde a certes été condamné pour les frasques de son «originalité», mais il n’y a probablement pas un seul autre pays au monde où il aurait pu les imaginer. Comme le suggère une boutade attribuée à la reine Victoria : «You can do whatever you want, provided you don’t frighten the horses.» Wilde, hélas, avait sans doute juste poussé sa luck un peu trop loin.

Autre aspect : au hasard des guerres, l’Empire britannique a trouvé une manière originale, pourrait-on dire, d’intégrer certaines de ses «minorités» sans... les intégrer tout à fait. Elle a créé des régiments expressément pour celles-ci : par exemple, les régiments sikh — ou le Royal 22e, pour les «Canadiens français»... Et, souvent, ces unités se sont distinguées au combat, se gagnant une haute réputation — tout en cultivant leur «identité» et tout en acquérant le droit de marquer celle-ci jusque dans leur uniforme : le turban, par exemple, pour les sikhs, ou la feuille d'érable pour les insignes du 22e — avant que cette feuille d'érable canadienne ne devienne le principal symbole Canadian. Au moment où la question s’est posée pour la GRC, cela était évidemment dans le décor comme un précédent — je reviendrai plus loin à ce terme — de la tradition juridique anglo-saxonne.


En revanche, de telles situations seraient difficilement imaginables pour d’autres «minorités» qui pourraient pourtant aussi invoquer une différence d’identité (ethnique et/ou religieuse). On imagine mal, par exemple, un régiment rasta. Autrement dit : un tel système peut accueillir un certain nombre de visages de la diversité, mais il y a quand même une limite — le plus souvent fondée, je dirais, sur l’histoire, sur certains rapports de force, etc.

En outre, on peut y voir une non négligeable ambiguïté: certes, c’est là une manière de reconnaître — et de respecter — l’altérité de l’autre. Mais c’est aussi, quand on y pense, une manière de ne pas se laisser «contaminer» par elle, pour ne pas dire de la folkloriser.

C’est ce modèle, me semble-t-il, qui, ultimement, a rendu possible — voire carrément induit — l’éclosion de ce qu’on a appelé le communautarisme, y compris dans sa version canadienne (charte des droits de P.-E. Trudeau) du multiculturalisme. Je le signale d’ores et déjà sans développer, car je souhaiterai y revenir et approfondir.


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Pour revenir au thème central de la discussion, on ne s’étonnera pas que, dans cette perspective, toute velléité de restreindre le port des «signes religieux ostentatoires» soit à priori plutôt schocking pour la sensibilité anglo-saxonne. Tout individu, en effet, a le droit inaliénable d’exprimer ce qu’il/elle est tant et aussi longtemps qu’il n’empiète pas sur la liberté d’autrui (de faire la même chose, notamment). Il me semble que cela explique pour une bonne part la réaction épidermique du Canada anglais mais, aussi, de segments importants de la population québécoise par rapport au projet de loi de la CAQ — et pas seulement dans la population «non francophone de souche». J’y reviendrai également.


J’ajouterais que, pour être vivable, un tel modèle requiert d’autres traits caractéristiques de la culture anglo-saxonne traditionnelle — comme par exemple la vieille vertu du fair play, cette attitude qui fait en sorte que le policier sikh portant un turban ou la fonctionnaire musulmane portant un hijab non seulement sont censés ne pas laisser leur conviction interférer dans le travail qu’il et elle font ou dans le service qu’il et elle rendent, mais il et elle doivent également s’autodiscipliner pour conserver la réserve polie d’une «petite gêne» par rapport aux manifestations trop ostentatoires de leur appartenance religieuse. Hélas, il est à craindre que, de nos jours, le fair play, comme la nostalgie, ne soit plus toujours ce qu’il était.


Le fair play exclut en outre que l’on se prévale de la tolérance libérale d’une société pour en contester par la suite des aspects. On ne peut pas décemment, me semble-t-il, profiter des «libertés» de l’Occident pour remettre celles-ci en question. Dans la même veine, et comme le suggérait un religiologue anglais, on a beau croire aux mérites incomparables du dialogue, il est difficile de «dialoguer» quand le partenaire de dialogue refuse de laisser sa kalachnikov au vestiaire.


On peut, dans un autre ordre d'idées, constater que ce modèle est né en Grande-Bretagne et demeure assez présent dans des pays qui, comme les Pays-Bas ou les pays scandinaves, conservent une religion «d’État», une «Église établie». Et ce, paradoxalement, même si ces pays sont parmi les plus «sécularisés» du monde. Certains d'entre eux — en Angleterre, notamment — ont en outre réussi bien avant d’autres à mettre au point des programmes scolaires d’enseignement religieux imprégnés de respect pour la diversité religieuse contemporaine (dont le Québec s’est d’ailleurs lui-même en partie inspiré). De ce fait, ces cultures sont habituées à vivre avec une symbolique proprement et expressément religieuse («God Save the Queen») mais pour ainsi dire constamment re-traduite, adaptée pour s’insérer dans un monde désormais très largement sécularisé. Mais il ne faut peut-être pas sous-estimer la gymnastique mentale qu’il faut avoir pratiquée depuis des lustres pour être Bertrand Russell, David Bowie ou les Spice Girls dans un pays où la cheffe de l’État est officiellement aussi chef de l’Église d’Angleterre et protectrice de la foi anglicane...


Je signale en outre — enfin! —, même si cela aussi est dit de manière trop simple, que le droit britannique se fonde sur une approche très différente du droit romano-germanique — dont nous avons nous même hérité avec le Code civil d’origine napoléonienne, bien que nous soyons plus ou moins régis par le britannique au plan pénal : à cheval, donc, entre deux types de droit. Ce qui m’apparaît surtout significatif, ici : le droit britannique (Common Law) repose essentiellement sur des précédents (issus de jugements de tribunaux). La tradition romano-germanique, elle, repose essentiellement sur des principes. On voit sans mal la différence d’approches que cela est susceptible d’induire. Par exemple: laïcité comme neutralité DE l'État ou laïcité comme non imposition religieuse PAR l'État. Je tenterai aussi d’y revenir.



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