Les insultes du capitaine Haddock

le sens des mots

On sait que le capitaine Haddock n'était jamais à court de mots pour agonir ses ennemis d'insultes. Si le sens de certains d'entre eux est connu et courant, celui de plusieurs autres demeure obscur pour la moyenne des ours — de 7 à 77 ans. Voici donc une rubrique destinée à faire reculer, dans les chaumières, les limites de cette ignorance lexicale.

n.b. cette section s'enrichit normalement d'une entrée nouvelle tous les dimanches. 

ANACOLUTHE ! N. fém. Du grec ἀ(ν) (a(n), qui indique une privation)  et ἀκόλουθος (akólouthos, «suiveur, compagnon»; avec le sens de «sans suite correcte, séquence erronée»). L’anacoluthe est une rupture dans la syntaxe d’une phrase. Elle est généralement fautive mais il peut lui arriver d’être une figure de style délibérée. La célèbre pensée de Pascal — «Le nez de Cléopâtre, s’il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé» — est une anacoluthe de tolérable aloi. La formule «Espérant le tout conforme, veuillez agréer mes sentiments les meilleurs» l’est moins. (Il faudrait plutôt dire : espérant  le tout conforme [= c'est je qui espère], je vous prie d’agréer...)

 

APOPHTEGME ! N.m. Du grec ancien  ἀπόφθεγμα, apóphthegma («précepte, sentence»). Parole parole mémorable devenue une sorte de maxime. Au sens strict du terme, il s’agit d’une parole «des anciens». «La paresse est la mère de tous les vices», «en avril, ne te découvre pas d’un fil», «la modération a bien meilleur goût» peuvent être considérées comme des apophtegmes. Plus récemment, la signification s’est élargie et finit même parfois par devenir ironique. Ex. : «Je suis un génie très stable» (apophtegme de Donald Trump). Ne pas confondre avec aphorisme, qui est également une courte phrase souvent sentencieuse elle aussi. Nietzsche («Dieu est mort!») et Yogi Berra («It ain’t over till it’s over») sont célèbres pour leurs aphorismes.

 

BACHI-BOUZOUK ! N. masc. Du turc başıbozuk («tête en panne»). Les bachi-bouzouk étaient des mercenaires brutaux et souvent incontrôlables, qui terrorisaient les peuples conquis de l’Empire ottoman. Par extension : personne rustre. Ne pas confondre avec bouzouki, un instrument à corde grec d’origine turque. On trouve cependant, en grec moderne, le terme μπουζουκοκέφαλo (bouzoukoképhalo, « tête de bouzouki») qui n’est pas exactement un compliment, et que le capitaine Haddock, l’eût-il connu, eût sûrement utilisé avec conviction.

 

BAYADÈRE ! Du portugais bailadeira (« danseuse »), issu lui-même de bailar (« danser »). Femme dont la profession était de danser devant les temples, en Inde. Synonyme de देवदासी (devadasi, du sanskrit: «servantes de la divinité»). Ces femmes étaient considérées comme les épouses d’un dieu. Elles disposaient souvent d’une liberté sexuelle peu fréquente en Inde. 

CAKE WALK ! Le cake walk (littéralement :  «marche du gâteau») est une danse née parmi les Noirs du Sud des États-Unis, imitant l'attitude de leurs maîtres se rendant aux bals. Cette danse, née à la fin du 19e siècle, a été importée en Europe au début du 20e. Son rythme, proche de celui d’une «marche»,  fut repris par le ragtime. L’expression viendrait de la récompense — sous forme de gâteau — que des Blancs offraient parfois aux meilleurs danseurs. Sans lien avec la pâte à crêpes d’Aune Jemima ni avec le gâteau de riz d'oncle Ben. Claude Debussy, en revanche, dans son Children’s Corner, composa une pièce pour piano intitulée Golliwogg's cake-walk.

 

CATACHRÈSE ! N.fém. Du grec κατάχρησις (katachrêsis, «usage élargi »). Figure de style, métaphore entrée dans la langue courante, notamment lorsque une réalité ne possédait pas de terme propre pour la désigner : un pied de céleri une dent de scie, un bras de fauteuil  sont des catachrèses. Des termes ayant perdu leur sens d’origine — ex. : démarrer, pour «détacher les amarres» — sont également des catachrèses.  On parle — plus rarement — de catachrèse ergonomique, lorsque l’on utilise un objet en vue d’un usage auquel il n’est pas destiné. Par exemple, dévisser une vis avec un couteau.

CERCOPITHÈQUE ! N. m ou f., selon. Du latin  cercopithecus, dérivé du grec ancien κερκοπίθηκος, kerkopithècos, («singe à [grande] queue»). Nom vernaculaire de quelques espèces de singes d'Afrique à longue queue. Le mot apparaît dans la langue française au milieu du XVIe siècle. Le capitaine a une jolie petite collection d’insultes simiesques. 

 

CLYSOPOMPE ! N.f. Instrument composé d’un clysoir [du grec κ λ υ ́ ξ ε ι νkluzein (« laver»)]: tuyau flexible muni d’une canule, et d’une petite pompe foulante, servant à administrer des lavements. On rencontre dans la littérature techno-scientifique le verbe dérivé clyso-pomper, au sens d'«aspirer». On croise aussi, quoique encore plus rarement, entre nous soit dit, ce verbe au figuré, comme dans «clyso-pomper l’azur» (voir T. Corbière, Les Amours jaunes, 1873, page 133). 

 

CRÉTIN DES ALPES ! N.m. Différentes étymologies circulent, dont «chrétien», le «crétin» étant souvent considéré comme un «innocent»... Le capitaine, outre le crétin des Alpes, évoque également, selon les péripéties de ses voyages, celui des Andes et de l’Himalaya. Eût-il connu les Hillbillies de l’est des États-Unis, il eût sans doute ajouté : des Appalaches. Le crétinisme est en fait une affection physiologique et mentale due à une sérieuse déficience de la glande thyroïde ou a une carence en iode, jadis fréquente dans certaines régions reculées — dont, notamment, les Alpes. D’où. L’iodisation du sel a contribué à la disparition de cette maladie sans pour autant faire disparaître le caractère péjoratif du terme — ni sans douter même certains de ses symptomes. Les Hillbillies, de nos jours, votent massivement pour Donald Trump. 

 

DORYPHORE ! N. masc. Du grec ancien δορυφόρος, doruphóros («porteur de lance»).  1. Soldat porteur de lance dans les armées grecque de l’antiquité. 2. Insecte de l’ordre des coléoptères aux ailes jaunes rayées de noir. Cet insecte dégante  muni d'une sorte de lance, se spécialise dans les fleurs de tomates et de pommes de terre qu’il peut anéantir totalement. N.B. C’est toutefois le mildiou — et l’impérialisme britannique — et non le doryphore qui furent responsables de la grande famine Irlandaise, au 19e siècle.

 

ECTOPLASME ! N. masc. Du grec έκτός (ektos, «hors de») et  πλάσμα (plasma, «forme, figure»). Forme fantomatique prétendument extériorisée par un médium en état de transe. Aux yeux de plusieurs de ses électeurs, Donald Trump est un ectoplasme de président des États-Unis.

JOCRISSE ! N. m. Dans la littérature française, depuis le 16e siècle, et surtout au théâtre, il s’agit là de l’un des nombreux types du valet bouffon, incarnation de la niaiserie et de la maladresse. Sa bêtise est inoffensive, et constitue son propre spectacle. Même après sa disparition de la scène, le nom de ce personnage est demeuré synonyme de bêtise, de bonasserie — et de candeur naïve. Non, le président des États-Unis n’est pas un jocrisse. 

 

KROUMIR ! N. m. De l’arabe خميرجبال. À l’origine, nom d’une tribu de pillards nomades du Maghreb. A fini par désigner, dans le vocabulaire militaire colonial, une personne aux idées arriérées et, par extension âgiste, une personne âgée. Pendant la crise de la Covid19, les kroumirs ont été invités à rester confinés chez eux. En Italie, le terme crumiro, provenant de la même origine, désigne un briseur de grève. C'est bien pour dire.

 

MOUJIK ! N. masc. ou fem., selon. Du russe  mуж, muj’k (homme). Paysan de rang social peu élevé dans l’ancienne Russie — contrairement aux koulaks qui étaient, eux, des paysans aisés. Les femmes mujik des régions boréales avaient coutume de pêcher le morse en amadouant tout d’abord celui-ci au moyen de leur chant. D’où le dicton : la moujik adoucit les morses.

 

NYCTALOPE ! Adj. Du grec  νυκτάλωψ (nuktálōps, «qui voit bien — ou mal — la nuit». Le français a d’ailleurs hésité entre les deux significations jusqu’au début du XXe siècle, retenant finalement le sens de : qui peut voir dans l’obscurité — comme les hiboux, les chouettes, les chats et Léo Saint-Clair, super héros de la BD de Jean de la Hire. Même s’il s’agit d'une des insultes du capitaine, ne pas confondre avec «nique ta lope!».

 

OLIBRIUS ! La provenance de ce terme est discutée. Il s’agirait vraisemblablement d’un personnage peu enlevant du monde romain ancien, par exemple l’empereur d’Occident Flavius Anicius Olybrius, porté au pouvoir en 472, à sa plus grande surprise, et qui, contrairement à Donald Trump, ne régna que trois mois, décédant d’hydropisie. De nos jours, ce terme désigne un individu ridicule qui se donne des grands airs. Ex.: «DT est quand même un fameux olibrius».

 

OPHICLÉIDE ! N. masc. Instrument à vent de la famille des cuivres. Du grec ὄφις, ophis («serpent») et κλείς, -δός, kleis, -dos (« clé»). Ce qui donne : « serpent à clés ». L'ophicléide, instrument métallique muni de clés, comme une clarinette ou un saxophone, a remplacé, au 19e siècle, un ancien instrument de la Renaissance appelé «serpent», à cause de sa forme sinueuse. 

 

ORYCTÉROPE ! N. m.  L'oryctérope du Cap (orycteropus fer)  est parfois aussi appelé cochon de terre, par traduction de son nom en afrikaans erdvark. Selon Littré (mais cette étymologie est aujourd’hui considérée comme suspecte) : du grec ancien ὀρυκτήρ, oruktêr (« qui creuse, mineur ») et ὤψ, ôps (« apparence ») ».On considère aujourd’hui qu’il s’agit plutôt de la francisation du mot latin scientifique orycteropus, forgé en 1796 par Étienne Geoffroy Saint-Hilaire (Bulletin de la Société philomathique, germinal-floréal-prairial an IV, tome 1, page 102) formé des deux mots en grec ancien ὀρυκτήρ, oruktêr (« fouisseur ») et πούς, poús (« pied, patte »).Ce sympathique animal d’Afrique est essentiellement termitière et, ce faisant, il joue un rôle écologique important en contrôlant l'extension des populations de termites. Ne pas confondre l'oryctérope avec le fourmilier, également appelé (grand) tamanoir, dont un spécimen réveilla un jour le capitaine Haddock en lui léchant le visage (voir Le temple du soleil). Le tamanoir non seulement appartient, lui (ce qui n'est pas le cas de l'oryctérope), au super-ordre des xénarthres, et à la famille des myrmecophagidae, mais il ne mange que des fourmis (noires, rouges, bistres, caca d’oie, peu lui chaut), les termites le faisant systématiquement gerber. 

 

ORNITHORYNQUE ! N. masc. ou fém., selon. Mot à l’orthographe périlleuse. Du grec : ὄρνις (ornis, «oiseau») et  ῥύγχος (rugkhos, «bec»). Mammifère australien semi aquatique, cauchemar des classifications animales, avec son bec de canard, sa queue de castor et ses pattes de loutre. De plus, la femelle ornithorynque pond des œufs (qui ressemblent à ceux des serpents) avant d’allaiter les petits qui en sortiront tandis que le mâle dispose d’un aiguillon venimeux pour protéger sa petite smala. Umberto Eco a publié un petit ouvrage sur les classements et les catégories sous le titre Kant et l’ornithorynque.

OSTROGOTH ! N. épicène. Peuple germanique [«barbare»] originaire d’Europe orientale [Ostrogoths = Goths de l’Est] ayant conquis l’Italie sous le règne de Théodoric le Grand au 6e siècle de notre ère. (Théodoric est sans parenté connue avec Téléféric — dont la vie ne tenait qu’à un fil, comme chacun sait, et qui appartenait, lui, au peuple des Wisigoths [= Goths de l’Ouest] avec lesquels les Ostrogoths ne doivent pas être confondus.) Ne pas confondre non plus avec Victor Hugo et François Legault. 

 

PHYLLOXÉRA ! N. masc. Le phylloxéra de la vigne (Daktulosphaira vitifoliæ), est une espèce de pucerons ravageurs des vignes. Le terme, par métonymie, désigne aussi la maladie de la vigne causée par cet insecte.

 

PHLÉBOTOME ! N.m. Du grec φ λ ε β ο τ ο ́ μ ο ς phlébotomos («qui coupe les veines»)  (de φ λ ε β ο ́ ς «veine» et τ ε ́ μ ν ω «couper, enlever en coupant»). 1. Instrument en forme de lancette utilisé pour les saignées». 2. Insecte piqueur, proche des maringouins.

 

PYROPHORE ! N. masc. Du grec  du PYROPHORE ! N. masc. Du grec πυρφóρος, purophoros («qui lance du feu»), de πῦρ, pur («feu») et φέρω, phérô («porter»). Préparation chimique qui a la propriété de s’enflammer à l’air. Métaphoriquement : personne qui, à travers ses discours, met le feu à une situation. Ex. : Le POTUS est un fieffé pyrophore.

PHYLACTÈRE ! N. masc. Du grec φυλακτήριον (phylacterion, «qui sert à garder»). 1. Talisman, dans les religions antiques. 2. Petite boîte renfermant des extraits de la Bible que les juifs pieux portent attachée au bras et au front pendant la prière. Il est alors l’équivalent grec du terme hébreu תפילין (téphilin). Bref, autre forme de talisman. 3. Sens plus récent : bulle de dialogue dans les cases des bandes dessinées. Le capitaine (y) a parfois des injures assez recherchées.

RAVACHOL ! Nom propre. François Claudius Koënigstein, dit Ravachol, le « Rocambole de l'anarchisme », est un ouvrier et militant anarchiste français, né le 14 octobre 1859 à Saint-Chamond. Ayant été reconnu coupable de plusieurs délits, assassinats et attentats, il fut guillotiné le 11 juillet 1892 à Montbrison.

 

RHIZOPODE ! Du grec ancien ῥίζα, rhiza («racine») et πούς, poús («pied»). Membre d'un petit groupe d’organismes vivants unicellulaires hétérotrophes autrefois classés dans les protozoaires et maintenant eucaryotes amœbozoaires, caractérisés par la présence de «pseudopodes» qui constitueraient une convergence morphologique. Usage métaphorique: «Tu préconises quoi, somme toute, vieux rhizopode à gueule de protoptère?» (Frédéric Dard, J’ai essayé : on peut!

 

SINAPISME ! N. m. Du latin sinapis («moutarde» — a aussi donné sénevé dont les graines, minuscules, ont été utilisées par Jésus pour évoquer la croissance du règne de Dieu dans le monde.) Cataplasme à base de farine de moutarde diluée dans du moût on moust (vin jeune), utilisé traditionnellement pour dégager les bronches. Au Québec : «mouche (de moust) de moutarde». Remplacé au 20e siècle par le Vicks Vaporub.

 

TROGLODYTE ! N. ou adj., m. ou f., selon. Du grec ancien τρωγλοδύτης (troglodytis) de τρώγλη (caverne) et δύειν (pénétrer dans, plonger) puis du latin  troglodyta. Un troglodyte est un être vivant (humain, animal) habitant une caverne  ou une demeure creusée dans la roche ou dans des grottes naturelles. Les résidents de certaines tours modernes d’habitation dans le centre des grandes villes, ou les ceusses qui passent leur vie au Dix-Trente pourraient parfois leur être fonctionnellement assimilés.

 

ZAPOTHÈQUE ! N. ou adj., selon. Du nahuatl tzapothéca, issus du sapote, un arbre d’où leur mythologie situait l’origine des Zapothèques. Le terme réfère à une civilisation méso-amérindienne pré-colombienne florissante du 2e millénaire avant l’ère chrétienne jusqu’à l’invasion espagnole du 16e siècle. Ne pas confondre avec Aztèque, Olmèque, Toltèque, anthropopithèque, minouthèque, bifteck.  

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