Je pense que j’avais assez mal commencé ce texte. Je m’y présentais d’emblée comme directeur de l’une de ces revues que l’on dit « savantes », c’est-à-dire de celles qui s’adressent essentiellement aux chercheurs universitaires et auxquelles les statistisques les plus optimistes attribuent un taux d’environ 2,3 lecteurs par articles — quand les numéros marchent bien. Il n’empêche : je poursuivais en ajoutant que, depuis plus de dix ans, en plus de me laisser aller à en écriremoi-même de temps en temps, je faisaisdonc aussi des livres, moi aussi, comme d’autres fontdes confitures aux fraises, des armoires de cuisine ou des tours Eiffel en bâtons de popsicle. J’insistais aussi pour préciser que, nos budgets ayant la minceur des pages de la Pléiade, j’assumais pratiquement moi-même, avec une petite poignée de valeureux cheap labourétudiant, à peu près toutes les étapes de leur production, de la révision des virgules estropiées au choix du carton de couverture, en passant par la mise en page et l’approbation des « bleus » — y compris ceux infligés à l’âme des auteurs éconduits. Et, là, fort lyriquement (je sens d’ailleurs que ça finissait par m’énerver moi-même !), j’y allais de l’incontournable couplet sur l’excitation (« minuscule mais irremplaçable »…) de tenir dans ses mains — que dis-je, de palper, de caresser, de humer, d’embrasser presque ! — le premier rejeton d’une nouvelle portée, avant de le ranger pieusement auprès de ses aînés sur l’étagère où s’aligne sa prolifique famille, tassée comme un espresso napolitain. J’avouais même que je me faisais parfois vaguement penser, ce faisant, à ces braves terrassiers de polders hollandais — heureux, à la fin d’une dure journée de labeur, d’avoir de nouveau conquis quelques mètres carrés de glaise ferme sur les flots déchaînés de la mer du Nord. Allez comprendre pourquoi, je m’entendais aussi vaguement murmurer : Come on...

 Mais, bon, toujours est-il que j’enchaînais en rappelant que j’avais tout de même aussi piloté, depuis près de quatre ans, la création d’une édition électronique de cette revue, celle-ci ayant d’ailleurs été — et, là, on pouvait distinctement entendre un léger clac ! de bretelles — la première publication savante canadienne à offrir, outre son édition imprimée « classique », une édition complète de tous ses numéros sur Internet. Plus de 5000 pages virtuellement sonnantes et cybernétiquement trébuchantes, accessibles sans frais à n’importe quel guichet automatique de Netscape ou d’Explorer, y compris sur le portable du beau-frère de Monsieur B. Si j’insistais là-dessus, c’était d’abord parce que, tout en reconnaissant continuer d’éprouver ce que les ados appellent un « buzz » à l’odeur de la colle, de l’encre et du papier fraîchement arrivé de chez l’imprimeur, je ne souhaitais pas non plus camper de moi l’image d’un nostalgique de l’onciale capitulaire ou d’un inconditionnel du clichage au plomb.

         

Mais là, changeant quelque peu dramatiquement de registre et baissant (virtuellement…) la voix, je me lançais à signaler la présence, dans le merveilleux monde universitaire, d’une tendance pour le moins préoccupante allant dans le sens d’une disparition, à terme, du « support papier » des revues de recherche au profit de leur seule édition sur le Web. De manière plus précise, je notais que la nouvelle politique du principal organisme québécois d’aide aux revues scientifiques envisageait très sérieusement de ne plus subventionner désormais que leur conversion ( ! ) à l’édition électronique, à charge pour les revues qui souhaiteraient encore offrir un « high » d’encre et de colle à leur directeur d’augmenter le coût de leurs abonnements traditionnels — ou de se vendre à Gesca [1].

 

J’étalais ensuite quelques-unes des raisons invoquées à l’appui de ce VVV (pour Virage Virtuel Vigoureux — ou Vertigineux, selon) : soulagement des rayons de bibliothèques aux budgets de plus en plus rachitiques (pour le papier aussi bien que pour le béton), réaction aux coûts d’abonnements carrément indécents des grandes revues scientifiques internationales (that is, américaines), accroissement de la diffusion urbi et orbide la production des chercheurs d’ici, mise à profit des phénoménales potentialités de recherche hypertextuelle, amélioration des capacités de stockage et d’archivage — name it.

 

Le fait est cependant que l’imparable rationalité de ces arguments parvenait difficilement à faire taire en moi la protestation inquiète d’un perplexe « tout cela est bien beau, mais… » Je l’aurais souhaité proche de l’héroïque « et pourtant, elle tourne ! » de Galilée devant les ratiocinations de ses juges. Force m’était cependant de reconnaître qu’elle pouvait tout aussi bien sourdre d’une bête appréhension dans les parages l’inconnu (Dante peut-être, cette fois, à l’entrée des enfers : lasciate ogni speranza…) Il n’est pas du tout certain, admis-je en tout cas par devers moi, que nos lointains ancêtres Cro-Magnon aient été si reconnaissants à Prométhée de son premier feu de camp. Et l’histoire subséquente de l’humanité ne manque pas non plus, Dieu sait, de réactions pour le moins mitigées de nos congénères devant les pétaradantes avancées de l’« innovation ». En outre, dans quel mesure ce malaise devant la remise en question du support impriméde l’écrit, très largement partagé par mon entourage, ne relevait-il pas d’une typique réticence d’intellectuelsà voir vaciller le privilège symbolique de murs — ou de C.V. — lambrissés de livres ? Surtout, peut-être, dans une société comme la nôtre, où la plupart de ces « intellectuels » ne sont pas, on le sait, issus de très longues lignées de lettrés : « parvenus » et « nouveaux-riches », donc, à leur manière, et tenant d’autant plus à « leurs » livres que les chaumières de leur naissance ne cumulaient souvent, pour toute bibliothèque, que le Readers’ Digest, l’Almanach du peuple et, comme on disait encore dans mon jeune temps, le « livre » du téléphone.

        

Mais, d’un autre côté encore, autant je pouvais me sentir exaspéré par l’avant-gardisme borné de technocrates manifestement surtout intéressés à imposer au monde entier leurs dernières lectures de Wired et leurs délires en Java script, autant me décourageait la réaction technologiquement analphabète de tant des collègues ne trouvant rien de mieux à faire que de monter aux barricades, leur vieux Cervantès sous le bras, avec pour principal argument qu’un livre se transporte mieux à bord de l’Orient-Express alors qu’il est dangereux de se brancher sur Internet dans sa baignoire.

         

Bref, j’ai laissé en jachère mes pages inachevées, passablement indécis et encore plus mêlé, si ça se trouve. Fâcheux, tout de même, quand on a promis un texte pour célébrer les dix ans d’une maison d’édition… Et puis, saisi par le remords, talonné par le sens du devoir et hanté par le voyant clignotant du deadline, j’ai fini par tenter de m’y remettre, ruminant un certain nombre d’idées — dont j’aurais vraisemblablement du mal, en revanche, à faire breveter l’originalité. Mais qu’à cela ne tienne, on ne va quand même pas laisser tout le plaisir à John Saul ou Comte-Sponville !

         

Ainsi, par exemple, en suis-je (comme bien d’autres avant moi, sûrement) venu à me demander si cette protestation confuse et tenace devant la menace — fût-elle encore bien hypothétique et lointaine — de la disparition appréhendée du « bon vieux livre » n’avait pas beaucoup à voir avec celui qui pourrait bien apparaître comme le grand laissé pour compte de ces nouvelles injonctions technocraticologiques : le corps. Un livre, en effet, fût-ce un austère numéro de revue savante aux pages lestées de notes rébarbatives, faittout de même corpsavec celui — lecteur, éditeur, bibliothécaire ou directeur de revue — qui le tient en main et s’apprête à le lire, à le vendre, à l’acheter, à le ranger sur une tablette de prêt ou même à le laisser traîner sur une table — de living ou de chevet — avec une négligence parfaitement étudiée (n’est-ce pas d’ailleurs exactement ce que nous faisons parfois de notre propre corps ?) Plus encore : un livre partage d’emblée bien des vicissitudes de la condition corporelle de l’humain. Un livre, en effet, ça se caresse et ça se blesse, ça se chérit et ça se mutile, ça s’offre et ça se vole, ça se salit et ça se souligne, ça s’adore et ça se déteste, ça se convoite et ça se laisse tomber, ça reste longtemps dans la mémoire et ça s’oublie sans crier gare. Un livre, en outre, ça a un début et une fin, une hauteur, une largeur et un poids, un certain nombre de pages. Bref, en plus d’être fragile, ça a des limites. Ça peut certes, parfois, devenir une idolemais, contrairement à Internet, ça peut difficilement revendiquer l’ubiquité, l’infinité et la toute puissance de Dieu. Pour le meilleur et pour le pire, ça nous ressemble.

         

Pourtant, on le sait bien aussi — on l’intuitionne au moins confusément, en tout cas —, c’est précisémentvers une remise en question radicale,  un remodelage tout à fait inédit du corps que semblent pointer bien des virtualités de cette prodigieuse revolution technologique dont nous n’entrevoyons sans doute encore que de bien timides previews.Si même le sexe est en train de devenir virtuel, ne vaut-il pas mieux, dès lors, se préparer déjà — au cas où — à faire un peu le deuil de Gutenberg ?

         

Errant ainsi depuis un bon moment dans la selve obscure de questions aussi graves que sans réponse, j’en suis venu à me dire qu’elles pouvaient au moins avoir quelque chose d’assez utilement décapant — notamment par rapport à toutes les naïvetés fétichistes dont cet obscur objet semble avoir la capacité de tant surdéterminer le désir. Le livre, tel que nous le connaissons aujourd’hui, n’a évidemment pas toujours existé, et on se demande bien ce qui pourrait nous amener à croire qu’il ne puisse pas disparaître un jour. Sous sa forme actuelle, certes, il a triomphalement évincé les tablettes de cire ou de terre cuite, rouleaux de papyrus et autres vénérables codex, tous tombés dans l’attendrissante désuétude où viendraient un jour les rejoindre le zeppelin, le code morse et la cassette 8 pistes. Et si les veaux avaient poussé aussi allègrement que les épinettes noires dans les vastes étendues de l’erreur boréale, qui sait, peut-être lirions-nous même la grosse Pressedu samedi sur vélin pleine peau, doré sur tranche. Mais si les civilisations elles-mêmes ont fini par apprendre qu’elles étaient mortelles, force est d’admettre qu’un de leurs plus prestigieux produits dérivés pourrait bien l’être lui aussi. Rien dès lors  — hormis peut-être la décision de mettre l’imagination à off— n’autorise donc à exclure que nous soyons un jour munis de petits livres de poche cathodiques (ça ferait au moins changement des agaçants cellulaires) ou même d’antennes réceptrices sous nos casquettes, nous transmettant par quelque cybertélépathie futuriste les œuvres complètes d’Anne Hébert, le dernier pamphlet de VLB ou la plus récente biographie de Céline Dion.

         

Je dis n’importe quoi, bien sûr, n’ayant aucune idée de ce qui nous attend — ni la moindre envie de jouer au prophète. Mais ceux qui tiennent absolument à être horrifiés par une telle perspective devraient au moins se demander si, d’une certaine manière, elle serait substantiellement si différentede la situation qui nous accueille, nous harcèle — ou nous aliène — déjàdès que nous mettons les pieds dans n’importe quelle librairie de grande surface, pour ne pas parler des frénétiques Books’r Us que sont devenus les « Salons du livre ».

         

Bref, nous ne savons pas vraiment quelle épine d’Hamoclès — comme l’écrivait un jour un étudiant qui avait dû apprendre à lire par oreille — plane sur l’avenir du livre en menaçant son pied d’Estalle. C’est peut-être tant mieux. En tout cas, si ça nous amène à nous replier un moment sur une sorte d’« essentiel » de ce qui devrait nous préoccuper vraiment ici, et qu’à défaut de certitude sur l’avenir on peut toujours méditer dès à présent. Et, des premières tablettes sumériennes aux pages immatérielles du Web, à quoi tient-il donc sinon au fait que des humains ont confié à quelque support autre que celui de la transmission orale les deux ou trois idées ou les quelques images qui les hantaient ? Ils l’ont fait avec la curieuse idée de les faire connaître à d’autres — et… de les leur imposer aussi, certes, à l’occasion ! Mais surtout, sans doute, de les partager avec leurs semblables, parfois même au-delà de leur propre espérance de vie. Des artisans s’en sont rapidement mêlés, plus habiles que les poètes et les savants à tanner des parchemins, à encrer des rotatives ou à programmer en HTML. Les commerçants n’étaient bien sûr pas loin, certains quasiment missionnaires, d’autres flairant juste le gain (mais Hermès, leur saint patron, n’est-il pas aussi bien l’inventeur de l’alphabet que le protecteur des échanges et le dieu des brigands ?) Avec le temps, bien sûr, il a fallu ranger tout ça, à la fois pour s’y retrouver un peu dans le fouillis et s’arranger pour que tout ne soit pas brûlé par les illuminés, bouffé par les rats ou effacé par les virus philippins. Des problèmes d’irrigatioin liés à la culture du papyrus au débat sur le « prix unique», tout le reste pourrait bien n’être que… littérature — de toc ou de génie.

         

Avatar somme toute contingent de l’histoire, le livre pourrait bien avoir, de ce fait, le mérite non négligeable de nous y ramener — c’est-à-dire de nous réinscrire avec lui dans l’aventure certes immatérielle de la pensée, mais en nous rappelant opportunément que nous n’y sommes pas de purs esprits. Tout compte fait, ce pourrait bien être là l’une des mystérieures raisons qui font que, même si le Zeitgeist nous amène à flirter avec ses « concurrents virtuels », nous continuons de lui rester si attachés.

 

 

[1] L’organisme en question, reculant quelque peu devant la réaction quasi unanime du milieu des revues savantes québécoises, a finalement décidé de tempérer ses ardeurs avantgardistes et d’envisager une transition plus souple vers l’édition électronique. L’orientation générale n’en disparaît toutefois pas pour autant.

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