Homélie pour les funérailles

d'Alice Beaudry-Ménard

octobre 2015

 

 

Nous sommes ici principalement pour trois raisons :

1. d’abord pour rendre hommage à une femme exceptionnelle, et l’accompagner de nos pensées, de nos prières; pour lui dire merci de tout ce qu’elle a été, de tout ce que nous lui devons;

2. ensuite, pour essayer de consolider, nous tous, le début d’une consolation, d’une sérénité, malgré la peine qui nous affecte — nous, sa famille, ses proches, ses ami-e-s — ceux et celles qui ne l’ont pas connue, elle, mais qui sont des ami.e.s de ses proches;

3. mais aussi, étant donné les convictions d’Alice au cours de sa vie, pour la situer un peu, cette vie, par rapport au sens qui vient de l’Évangile —— même si elle avouait récemment que la religion avait ben changé; et, de fait — c’est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles on est ici aujourd’hui — les deux paroisses dans lesquelles elle a vécu pendant presque un siècle n’existent plus aujourd’hui... La religion a effectivement ben changé...

 

Alors on va commencer par en lire, un extrait de cet évangile qui donnait du sens à sa vie, à la suite de quoi on va prendre un moment de réflexion à travers la musique d’Isabeau Corriveau qui donne une si belle présence musicale à notre rencontre. (...)

 

Lecture de Matthieu 25

 

Lorsque le Fils de l'homme viendra dans sa gloire, avec tous les anges, il s'assiéra sur son trône de gloire. Toutes les nations seront assemblées devant lui. Il séparera les uns d'avec les autres, comme le berger sépare les brebis d'avec les boucs, et il mettra les brebis à sa droite, et les boucs à sa gauche. Alors le roi dira à ceux qui seront à sa droite : 

Venez, vous qui êtes bénis de mon Père ; recevez en héritage le royaume qui vous a été préparé dès la fondation du monde.

Car j'ai eu faim et vous m'avez donné à manger ;

j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire ;

j'étais étranger et vous m'avez recueilli ;

nu et vous m'avez vêtu,

j'étais malade et vous m'avez visité,

j'étais en prison et vous êtes venus vers moi.

Alors les justes lui répondront : Seigneur, quand t'avons-nous vu avoir faim, et t'avons-nous donné à manger ;

ou avoir soif, et t'avons-nous donné à boire ?

Quand t'avons-nous vu étranger, et t'avons-nous recueilli ;

ou nu, et t'avons-nous vêtu ?

Quand t'avons-nous vu malade, ou en prison, et sommes-nous allés vers toi ?

Et le roi leur répondra : En vérité, je vous le dis, dans la mesure où vous avez fait cela à l'un de ces plus petits de mes frères et de mes sœurs, c'est à moi que vous l'avez fait.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le texte qu’on vient de lire est une parabole, c’est-à-dire une image, une comparaison. Jésus en utilisait souvent pour se faire comprendre de ceux et celles à qui il parlait.  Ici, la comparaison est avec un berger qui sépare ses brebis de ses boucs; si ça se trouve, ça pourrait être des ânes ordinaires pis des baudets du Poitou... L’important, c’est pas ça. On comprend l’idée. L’important, c’est le critère du jugement. Et il est très simple :

j’avais faim et vous m’avez donné à manger — ou... vous l’avez pas fait...

j’avais soif et vous m’avez donné à boire,

j’étais malade, j’étais triste, et vous avez pris soin de moi...

Et là, d’un bord comme de l’autre, tout le monde se dit : mais là... on vous connaît pas, vous, c’est la première fois qu’on vous voit, quand est-ce qu’on vous a donné à manger? quand est-ce qu’on vous a soigné???

Et la réponse est claire : chaque fois que vous l’avez fait, et en particulier aux plus petits et aux plus vulnérables, c’est comme si c’était à moi que vous l’aviez fait...

 

Quand on a élevé une famille de cinq enfants, qu’on s’est occupé d’un mari qui adorait sa cuisine — surtout quand c’était du rôti de veau avec des p’tits pois —, qu’on a fait du Jiffy Pop pour ses petits-enfants sur le rond du poêle, qu’on s’est investi dans toutes sortes d’activités sociales, bénévoles et théâtrales, — je pense qu’on se qualifie sans problème pour illustrer ce que voulait dire le juge de la parabole de Jésus :

C’est à moi que vous l’avez fait

chaque fois que vous avez torché un de vos enfants,

que vous les avez soignés, consolés,

chaque fois que vous les avez aidés à faire leurs devoirs,

que vous avez lavé leur linge, repassé leurs chemises, cousu leurs boutons, raccourci (ou rallongé...) leurs bords de pantalons,

toutes les fois dans votre vie que vous avez préparé trois repas par jours pour votre famille — la plupart du temps ingrate, en plus, qui vous prenait pour une cafétéria gratis;

mais, aussi, chaque fois que vous avez participé à des levées de fonds pour l’hôpital ou d’autres bonnes œuvres,

chaque fois que vous avez travaillé à la préparation d’une pièce de théâtre — bon... vous étiez peut-être pas la meilleure des comédiennes, mais comme accessoiriste, vous étiez dure à battre...

Et je serais aussi tenté d’ajouter, en remontant

encore un peu plus dans le temps :

chaque fois que vous avez bien fait votre travail, à l’hôtel de ville, pendant la guerre, jusqu’à ce qu’on vous remercie parce que, même si on était super content de vous, dans ce temps-là, les femmes mariées, c’était supposé rester à la maison...

 

Ce que je trouve le plus parlant dans le texte qu’on a lu, voyez vous, c’est qu’il met l’accent sur ce que les humains font, plus que sur c’que les humains pensent, ce qu’ils croient, ce qu’ils disent, et plus que sur les qualités et les défauts qu’ils peuvent avoir.

Des défauts, tout le monde en a, Alice en avait, évidemment. Elle était têtue, malcommode, c’était pas toujours la personne la plus souple du monde, ni la plus expressive, non plus. 

Mais, on le sait, elle avait aussi de grandes qualités, en tête desquelles je rangerais, moi — mais, bien sûr, ça aussi se discute — son imagination. L’imagination, c’est la capacité de voir que les choses peuvent être autrement, et de s’arranger pour qu’elles le deviennent. Et, son imagination, elle s’en est toujours servi avec une grande générosité.

On en a tous, je pense, des souvenirs très concrets,

que ce soit les costumes d’Halloween qu’elle fabriquait avec des poches de patates et des os de cou de poulets,

les innombrables fêtes et anniversaires qu’elle organisait,

les cadeaux dont elle inondait le monde entier,

les tours qu’elle aimait jouer, y compris avec la complicité de notre père...

Alors, je nous propose de prendre un moment pour nous souvenir de toutes ces formes d’amour que nous avons reçues d’elle, et pour lui dire merci.

 Alice, dans sa jeunesse, a été cheftaine de Jeannettes, une branche du scoutisme pour les petites filles, comme les louveteaux pour les petits gars. Autrefois, dans la tradition des Jeannettes, il y avait une sorte de première épreuve qui consistait à trouver la «petite fleur bleue». On l’obtenait quand on avait réussi à démontrer qu’on avait fait des progrès dans le sens de l’autonomie, de la capacité de s’occuper de soi et de prendre soin des autres. Après quoi la Jeannette pouvait coudre sur son béret l’emblème de la petite fleur bleue.

 

 

 

Alice a aussi était guide, et même guide-aînée, cette autre branche du scoutisme, pour les jeunes femmes, qui correspondait aux routiers des garçons. Au fur et à mesure de leur engagement, les guides, elles, recevaient trois flots, trois rubans qui étaient, bien sûr, des symboles :

 

- un flot jaune, qui symbolise le soleil, la joie;

 

- un flot vert, emblème de la nature, de l’espérance;

 

- et un flot rouge, comme le feu, comme l’amour, mais aussi comme le sacrifice, le don de soi.

 

Aujourd’hui, au bout de la longue route d’Alice, Manuel va aller les lui remettre à nouveau, sa petite fleur bleue et les trois rubans, avec la croix de sa promesse de guide,

le jaune de la joie,

le vert de l’espérance,

le rouge de l’amour concret,

la croix de sa foi.

 

Je disais, au début, qu’une troisième raison de notre célébration, aujourd’hui, c’était de consolider notre travail de deuil; d’acquérir, peu à peu, une réelle sérénité malgré le chagrin qu’on éprouve.

 

Ce travail de deuil, plusieurs d’entre nous l’enracinent dans l’espérance chrétienne de la résurrection. 

Mais pour tout le monde, qu’on partage ou non cette espérance, je pense qu’il y a un certain nombre de choses incontournables:

• c’est important de garder à l’esprit la chance, l’immense chance — l’immense grâce — qu’on a eue, nous, ses enfants, ses petits-enfants, même ses arrière-petits-enfants, ses amis et ses proches, d’avoir eu dans notre vie une femme aussi remarquable;

• c’est important de penser à la chance — à la grâce — qu’on a eu de l’avoir avec nous si longtemps;

• ces dernières années, elle avait évidemment les jambes plus molles, et elle trouvait aussi que le monde commençait à marmonner pas mal autour d’elle... Mais elle avait toute sa tête, y compris même sa tête de cochon — ce qui, étrangement... nous rassurait parfois sur son état;

et elle (ne) manquait vraiment pas de lucidité; il y a une couple de mois, au début de la campagne électorale, elle me disait : j’pense que Justin va passer... Et je me suis un peu moqué d’elle en disant : hmmm, môman, moi j’pense que t’es mieux de t’faire à l’idée que ça va être Mulcair...

J’m’excuse, môman, t’avais raison...

• c’est important de garder en mémoire l’humanitéde cette femme. L’humanité, avant la sainteté — d’autant que j’suis pas certain que la sainteté a beaucoup d’intérêt si elle manque d’humanité; et, de toute façon, on ne peut pas vraiment parler de sainteté si la saintenté s’enracine pas d’abord dans l’humanité;

• c’est important d’espérer que sa vie, d’une manière ou d’une autre, nous inspire, nous rende nous-mêmes un peu plus humains : de cette manière-là, c’est son humanité à elle qui va continuer de vivre à travers la nôtre.

Et c’est comme ça que le monde, malgré toutes ses horreurs, peut avoir une suite.

 

Pour clore cette célébration, on va maintenant dire la prière des guides aînées, que j’ai retrouvée, récemment, dans les affaires d’Alice, transcrite à la main dans un de ses cahiers.

  

Prière de Guides-Aînées

Seigneur Jésus,


Toi qui es la lumière de nos vies,


Me voici devant toi, 


guide-aînée en chemin et femme en route,

appelée à devenir sentinelle de l’Invisible.


Comble-nous de cette joie parfaite 
dont toi seul es le source.


Que la confiance soit pour nous la main 
qui nous guide vers l’Espérance.


Que ton amour coule à travers nos cœurs
 en ce monde qui a soif.


Et qu’à l’image du regard humble de Marie, 

nous te reconnaissions dans les yeux des plus petits.

AMEN

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