La duchesse du Calligraphe

[inédit]

 

 

J’évoque dans Confections la figure — tutélaire — de la sœur aînée de ma mère, ma fée marraine, ma très chère «matante» Jeanne, comme on le dit encore souvent dans le possessif substantivé du Québec profond. Elle aurait bien plus de cent ans aujourd’hui. Je tiens pour une grâce d’avoir pu jouir de sa présence pendant plus d’un demi-siècle.

*

De toutes les choses qu’on peut savoir, et même d’un certain nombre d’autres, comme disait Voltaire en se moquant de Pic de la Mirandole, j’en ai découvert plusieurs à ses côtés. Avec elle, j’ai appris la ludique, la salissante liberté du finger paintinget la rigolote fabrication des «bonbons aux patates» ; j’ai «naturalisé» des papillons dans un bocal au fond rempli d’un mélange de plâtre et de cyanure (ne me demandez pas où l’on pouvait, à Granby, dans les années cinquante, se procurer ce virulent poison ; relisez plutôt Agatha Christie) ; j’ai appris la reprographie en sculptant — à l’envers — des demi-pommes de terre, comme Gutenberg, en juste un peu plus mou ; j’ai été initié au «clavigraphe» — devenu par la suite moderne «machine à écrire» avant de finir en banal clavier d’ordinateur ; à ses côtés, j’ai tâté du solfège, du fusain, du papier mâché ; je lui dois la torture de l’eau tiède salée pour déboucher mes capricieux sinus (pour ça, par contre, je l’ai peut-être un peu haïe) ; elle me fit découvrir les proto-BD de Bécassine, le fait qu’on pouvait vivre apparemment heureux sans être mariée, le rêve américain du Ladies Home Journal et des Ice Capades, les premières distributrices automatiques, à la Gare Centrale, où nous débarquions chaque année «voir le Père Noël» chez Eaton’s, un magasin tellement immense qu’on y trouvait non seulement des ascenseurs (j’en avais déjà vu à l’hôpital Saint-Joseph) mais aussi des escaliers mécaniques — ça, par contre, il n’y avait pas à Granby ; un magasin tellement grand qu’on y laissait son manteau d’hiver dans un vestiaire, et qu’il y avait même des toilettes où l’on pouvait faire ses petits besoins ailleurs que chez soi ; et la gare m’avait fait anticiper l’odeur du métro de Londres la première fois que j’y mis les pieds. Mind the gap of memory... 

Que diable allais-je donc écrire à son sujet dans ce recueil de raconteries? La vie de ma marraine remplirait à elle seule deux fois l’ensemble de ces pages. De toutes les choses que l’on peut savoir et même d’un certain nombre d’autres... 

J’avais pris, au début de 2002, le difficile contrat de prononcer l’homélie de ses funérailles, à Notre-Dame, église mère de Granby, devenue, depuis, candidate à la transformation en condos privés, en bibliothèque publique ou juste en abandonnée du patrimoine, comme son clocher dont on peut voir la peinture s’écailler des kilomètres à la ronde. Je l’y avais accompagné plus d’une fois à la grand-messe, dans le jubé d’où l’on avait une vue imprenable sur le déroulement de la cérémonie, présidée par le vieux curé Gagnier dont je tentais d’imiter le latin nasillard : Père Homya c’est plate c’est glau-auque...[1]

 

Ce qui me donna l’idée  («ça y est, il se prend la grosse tête!») de ressortir ma vieille édition des Oraisons funèbres de Bossuet dont l’étrange curiosité de mon adolescence m’avait fait apprendre par cœur quelques exordes («Celui qui règne dans les cieux, et de qui relèvent tous les empires...»). J’y suis tombé sur celle de François Cornet, bourgeois illustrement inconnu du Grand Siècle, alors grand-maître du collège de Navarre, prononcée le 26 juin 1663 : «Ceux qui ont vécu dans les dignités et dans les places relevées, ne sont pas les seuls d’entre les mortels dont la mémoire doit être honorée par des éloges publics. Avoir mérité les dignités et les avoir refusées, c’est une nouvelle espèce de dignité qui mérite d’être célébrée (...)»[2] Et là, je me dis : Mon Dieu, pourquoi pas en glisser ici quelques extraits...

 

[1] Solution de l’énigme pour lecteurs intrigués : Per omnia sæcula sæculo-o-rum...

 

[2] Bossuet, «Oraison funèbre de François Cornet», dans Oraisons funèbres, Paris, Jules Tallandier, 1972, p. 63.

Homélie pour les funérailles de

Jeanne Beaudry

31 décembre 1911 — 15 mars 2002

 

 

 

Nous sommes réunis aujourd'hui pour deux raisons.

D'abord, pour dire adieu et rendre hommage à quelqu'un que nous avons connu pendant longtemps et que nous avons beaucoup aimé. Ensuite, pour nous réconforter, nous tous, dans le chagrin que son départ nous cause mais aussi dans la sérénité que son souvenir nous laisse.

En plus, c'est un bel endroit pour le faire — notamment parce que, pendant presque un siècle, celle que nous accompagnons aujourd'hui l'a souvent fréquenté. Elle y a été baptisée et y a fait sa première communion, elle est venue, avec ses compagnes du couvent, y confesser ses premiers mauvais coups ou… ses premières tentations de coquetterie ! Puis, plus tard, pour accompagner des proches qui s'y sont mariés, d'autres qui sont décédés et d'autres encore qui y ont été baptisés à leur tour.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J'ajouterais : elle est aussi venue plus d'une fois y confier

à saint Antoine, pour qui elle avait un faible, les inquiétudes

qu'elle éprouvait et les voeux qu'elle formulait,

pour elle et pour ses proches.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Certains, en pensant au montant qu'elle lui promettait parfois en échange de ses bonnes grâces, ont peut-être trouvé qu'elle avait un peu de mal à ajuster ses tarifs…

 

On peut au moins penser que saint Antoine lui était reconnaissant de la confiance qu'elle n'a jamais manquer de lui témoigner, elle qui demeurait sûrement une de ses… fans les plus fidèles!

 

1911-2002. Deux dates entre lesquelles a vécu Jeanne — Mademoiselle Beaudry, «ma tante Jeanne», «la Jeanne», «cré Jeanne !» —, notre sœur, notre tante, notre compagne, notre amie.

 

Bède le Vénérable, une moine qui fut l'un des premiers historiens de l'Angleterre et qui vécut il y a près de 1500 ans, raconte les débuts de l'évangélisation dans ce pays en rapportant notamment comment des missionnaires chrétiens sont un jour aller trouver un roi païen pour lui demander la permission de prêcher dans son pays . Le roi hésite, demande conseil à son entourage. Et, alors, un de ses chevaliers a cette fort belle image :

 

«La vie des humains sur la terre, ô roi, comparée aux grands espaces de temps dont on ne sait rien, ressemble au vol d'un moineau qui entrerait par une petite ouverture dans la grande salle de ton château où tu prends tes repas avec tes chevaliers, autour d'un grand feu qui éclaire, et qui réchauffe, pendant qu'au dehors, le vent souffle, la neige tombe et l'hiver sévit ; et l'oiseau vole un moment dans la grande salle, puis il ressort par une autre ouverture, à l'autre bout de la pièce. Et après ce bref répit, venu de l'hiver, il retourne à l'hiver…

Et le roi hoche la tête en disant : «Bon… puisqu'on ne sait rien d'où l'on vient ni où l'on va, alors, pourquoi ne pas laisser prêcher les missionnaires chrétiens qui, eux, ont l'air de le savoir… »

 

*

Comparé à bien d'autres, ce «moment» qu'a été la vie de Jeanne Beaudry a été long et bien rempli.

Assez tôt dans sa vie, à la mort de sa mère, elle, l'aînée de la famille, a dû assumer une bonne part du soin de ses frères et sœur, avant de s'occuper de son père et d'être, comme on dit, son bâton de vieillesse jusqu'à la fin de ses jours.

En partie de cause de cela, bien sûr, elle ne s'est pas mariée, mais elle a eu la chance — et, je dirais, le grand bonheur — de pouvoir partager plus de quarante ans de sa vie avec une compagne merveilleuse et une complice de tous les instants — y compris dans les campings de l'Île du Prince-Édouard…

Elle a consacré une bonne partie de sa vie professionnelle aux assurances — «contre le feu, la foudre, le vent», selon une formule qui m'impressionnait quand j'étais petit ; et c'est peut-être pour ça, qui sait, qu'elle a été elle-même épargnée par les grandes catastrophes de la vie  — hormis peut-être la tempête de verglas de 1998, quoiqu'elle ait quand même réussi le tour de force d'être hospitalisée exactement à ce moment-là et, donc, de se retrouver pendant ces jours sombres dans l'un des seuls endroits de la région où il y avait du chauffage et de l'électricité… Notre Jeanne, sous des dehors un peu fragiles, a souvent été assez rusée !

Elle n'a pas eu d'enfants elle-même, mais Dieu sait combien plusieurs de ses neveux et de ses nièces, comme de ses petits-neveux et de ses petites-nièces nièces, ont pu être comblés par ses attentions et ses délicatesses. Pendant des années, elle nous a fait partager ses goûts, ses connaissances, ses talents et sa fantaisie -- pour la lecture, la musique, le bricolage, la peinture, pour la cuisine, pour les histoires, et pour tous les trésors de ses greniers. On me rappelait même récemment qu'elle avait appris à certains l'art d'attraper des Cheerios entre leurs orteils…

 

C'était une femme curieuse, qui avait le goût de connaître et de communiquer plein de choses, jusqu'à la fin de sa vie. Si ça n'avait pas été de ses yeux qui commençaient à être usés, je suis sûr qu'elle aurait eu le goût de se mettre à fureter sur Internet, comme elle se serait remise au piano électronique qu'elle avait reçu à Noël.

Mais… vous savez comme moi qu'il faudrait des heures et des heures pour rappeler tout ce qui nous a frappé dans la vie de cette femme, tout ce qui nous l'a rendue précieuse et attachante.

En Afrique où, pendant longtemps, les connaissances ne se sont transmises que de bouche à oreille, en l'absence d'écriture, on dit que chaque fois qu'un vieillard meurt, c'est une bibliothèque qui disparaît. Avec Jeanne Beaudry, c'est effectivement près d'un siècle de mémoire qui s'envole : mémoire de la famille, de la ville, de la région, mémoire des gens et des coutumes, mémoire du temps qui passe et dont nous prenons aujourd'hui, encore un peu plus, la relève ; une mémoire qui s'envole ou, peut-être plus exactement, qui se trouve pour ainsi dire distribuée, répartie dans chacune de nos mémoires à nous. Comme s'il fallait en somme que nous nous mettions à plusieurs pour rassembler l'héritage de son souvenir. Et, de fait, je pense que ça veut dire ça aussi, rendre hommage à la mémoire de quelqu'un.

 

*

Le roi anglais de mon histoire de tout à l'heure a fini par accepter que les moines chrétiens se mettent à prêcher l'évangile dans son royaume, étant donné qu'ils semblaient savoir, eux, ce qu'il y avait en dehors de la grande salle illuminée de la vie. Plusieurs d'entre nous, et c'était son cas à elle, continuent de partager cette espérance de la foi chrétienne selon laquelle Dieu recueille auprès de lui ceux et celle qui nous ont quittés. Parmi les petits papiers qu'elle avait avec elle à l'hôpital, et qu'elle distribuait à l'occasion, il y en a un qui résumait sans doute, à cet égard, toute sa foi et son espérance.

 

D'autres — il ne faut pas se le cacher — sont probablement un peu moins sûrs, plus perplexes, ou… ne savent pas trop, comme le roi anglais de l'ancien temps. Et d'autres sont peut-être attirés par des croyances comme celle de la réincarnation, par exemple, qui nous vient de l'Orient. Si c'était le cas, remarquez, je suis pas mal sûr qu'on n'aurait pas trop de mal à la reconnaître si on la croisait de nouveau !

 

Mais toutes les grandes traditions religieuses, y compris celle qui nous vient de Jésus, comme toutes les grandes philosophies de l'humanité, insistent quand même sur le fait que le plus important, pour les humains, ce n'est pas d'abord ce qu'il y pouvait y avoir «avant» et ce qui peut venir «après», mais comment nous vivons ce moment plus ou moins long où il nous est donné de voltiger dans la grande salle illuminée.

 

Et je pense que tous, ici, nous pouvons témoigner que Jeanne Beaudry, notre sœur, notre tante, notre compagne, notre amie, a eu une vie dont elle n'aura pas à rougir si jamais elle rencontre saint Antoine en personne… Je pense qu'on peut aussi être sûr d'une autre chose : c'est que s'il y a une file d'attente au paradis, elle va s'arranger pour avoir une petite faiblesse et gagner pas mal de places dans la file !

 

*

Un peu avant Noël, en confondant avec un autre livre auquel j'avais de fait travaillé, elle s'était mis dans l'idée que j'avais collaboré à la préparation d'une nouvelle traduction de la Bible qui est parue l'automne passé et qui a réuni plusieurs dizaines de biblistes et d'écrivains français et québécois. J'ai essayé de lui expliquer que c'était autre chose que j'avais fait moi-même, mais, bon, elle avait l'air d'y tenir, alors, je n'ai pas trop insisté. Mais je l'ai quand même apportée, cette nouvelle Bible, pour la lui montrer — surtout qu'elle était curieuse et se disait que ça devait faire un pas mal gros livre. En effet…

Mais je l'ai surtout apporté, ce gros livre, parce qu'il y a au fond deux grandes «vérités» qui le traversent de part en part, deux vérités qui ressemblent justement à la vie de notre Jeanne.

La première, on la retrouve un peu partout, et notamment sous la plume de saint Jean, qui écrit par exemple : «Il ne faut pas aimer en paroles, mais en gestes et en vérité». «Celui qui dit qu'il aime Dieu qu'il ne voit pas alors qu'il n'aime pas ceux qu'il voit autour de lui, celui-là est un menteur. » (Voir 1 Jean 3, 18 et 4, 20).

 

La deuxième, on la retrouve aussi un peu partout, mais peut-être en particulier dans plusieurs psaumes du roi David, et c'est ce que j'appellerais l'émerveillement devant la beauté de la création, la richesse de la vie, la générosité du coeur humain.

Jeanne Beaudry, malgré ses défauts et ses imperfections — mais on sait bien que nos défauts sont parfois beaucoup plus séduisants que nos qualités… —, Jeanne Beaudry nous a donné à tous, tout au long de sa vie, de remarquables leçons de ces deux vérités, d'amour concret et de capacité d'émerveillement.

Et c'est sans doute là son plus précieux héritage, celui pour lequel nous devons lui exprimer le plus notre gratitude — et ce, je dirais, de la seule manière logique, c'est-à-dire en le transmettant à notre tour.

Et c'est ce qui fait aussi, je crois, que Jeanne Beaudry était sereinement prête à partir — sans pour autant être pressée de s'en aller. Prête à partir, parce qu'elle était en paix, avec elle-même, avec ses proches et… avec saint Antoine ! Mais «pas pressée», parce qu'elle savait qu'elle aurait eu encore plein de «je t'aime» à dire et d'émerveillements à partager.

Il y a quelques mois, elle avait justement découvert un enregistrement musical d'un grand baryton originaire du pays de Galles [Bryn Terfel]  qui l'avait vraiment enchantée et qu'elle tenait absolument à nous faire écouter, y compris dans sa chambre d'hôpital, en répétant : «Ah que c'est beau…» Il faut quand même le faire, au soir de sa vie, de se passionner pour des ballades et des hymnes galloises… Nous allons en écouter un extrait, tout à l'heure, je pense que ça lui aurait fait plaisir, et je nous invite tous à communier avec elle à l'émotion que cette musique lui inspirait, et dont elle avait même traduit en français la traduction anglaise des paroles en gallois.

 

 

Je ne cherche pas la richesse,

Mais un cœur heureux et pur ;

Les richesses s'envolent ;

Seul un cœur pur peut chanter,

La nuit aussi bien que le jour ;

Au seul cœur pur est donné

D'être riche pour toujours… 

 

*

 

 

 

 

 

Je nous invite également à faire ensemble, pendant et tout de suite après cette célébration, une sorte de petit rituel un peu spécial. Je nous invite d'abord à réfléchir un peu à… des choses que nous aurions voulu lui dire, mais que nous n'avons pas eu le temps ou l'occasion de lui dire, ou que nous avons été trop timides pour lui dire. Des «je t'aime», peut-être, des «merci » sans doute, mais aussi, peut-être bien, des « crottes», comme on dit, qu'on pourrait avoir encore sur le cœur, et dont je pense qu'on peut justement profiter de ce moment spécial pour se débarrasser. Et, toutes ces paroles, toutes ces pensées pour elles mais qui sont restées en nous, nous allons les accrocher symboliquement aux ballons qui flottent dans l'église et, à l'extérieur, nous allons laisser filer les ballons dans le ciel pour qu'ils lui apportent nos mots et nos pensées. Pour qu'ils emportent aussi une partie de notre chagrin, pour que celui-ci ne nous encombre pas trop le cœur, pour qu'il ne nous empêche pas de continuer à vivre — à vivre avec elle, désormais, dans les plus beaux coins de notre souvenir.

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