Confections

Une vie sous toutes ses coutures

 

 

Introduction

Dans un reportage à l’occasion du trois centième anniversaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau, une journaliste demande à des enfants d’une école primaire s’il y en a qui peuvent nommer une de ses œuvres. «Moi, de risquer l’un d’eux en levant la main: les Confections.» [1] J’adore cet involontaire jeu de mots qui décrit assez bien ces pages, «confectionnées» de réminiscences, d’observations, de réflexions, de souvenirs, de revenances. De mots, d’images, d’émotions, de bribes et de broc. Confection sur mesure ou en série, dit-on; confection pour hommes ou pour dames — quoique, de nos jours, elles aient souvent tendance à devenir unisexe. Empiéçages, faufilages, surjetages, peut-être même rapiéçages — comme sur le vêtement du pauvre où, paraît-il, ça tient le mieux.Et ces confections, on le sait, elles sont toujours singulières, même au pluriel. 

 

Variations sur la source du jeu de mots — et du thème: dans sa traduction de l’œuvre la plus connue de saint Augustin, Frédéric Boyer, qui fut également pilote d’un pharaonique projet de nouvelle traduction de la Bible [2], choisit de rendre par Aveux les célèbres Confessions de l’évêque d’Hippone, inventeur du genre [3]. Il s’en explique: «Le mot confession nous est devenu si familier que l’on a peine à retrouver le sens exact de son usage [...].» On comprend ce qu’il veut dire, en se demandant tout de même quelle signification ce mot peut bien avoir pour nos contemporains qui n’ont plus la moindre idée de ce qu’était aller «à la confesse». «La confessio, poursuit Boyer, doit aujourd’hui davantage être comprise comme une invention de soi-même à travers les figures littéraires de l’aveu [4]». Cet aveu, Michel Foucault précisait pour sa part qu’il était depuis longtemps le mode privilégié de production du savoiren Occident, du sombre confessionnal au divan freudien, des chevalets de l’Inquisition aux interrogatoires de police, des confidences de Tout le monde en parle au buzz des médias sociaux. Avouer sous la contrainte, comme Galilée ou les héros de Costa-Gavras; comme Garou, avouer, en chantant, qu’on a aimé; ou comme Neruda, avec panache, qu’on a vécu.

         

Mais Boyer, continuant d’expliquer son choix sémantique, ajoute un élément intéressant, et peut-être même éclairant à l’orée de ces pages: «Les Aveux sont le livre occidental de l’addiction. Avouer ses addictions [...] le sujet de ces treize chapitres [Augustin] est accroc à la vanité, à l’éphémère — gloire ou jouissance. L’aveu est alors une machination qui libère une addiction plus forte encore, une super addiction autre que le sexe, l’alcool, les honneurs, l’argent [5]...»

         

Une super-addiction, pour laquelle n’existe aucune cure de désintoxication — sinon peut-être, justement, l’aveu de l’écriture.

 

 

         

Parvenu à un âge où, comme on le disait des apparatchiks de l’ancienne URSS, j’ai pu faire prévaloir mes droits à la retraite (fût-ce avec une légère pénalité actuarielle), pas encore tout à fait sénile pour autant — je me plais du moins à le croire et prends en tout cas la liberté de l’espérer —, je me sens par contre déjà bien trop éloigné des âpres sentiers de la recherche «savante» pour y ajouter de nouveaux chapitres. Je crois en revanche pouvoir assumer — ou assouvir? — pendant quelques dizaines de pages une réelle addiction narrative.

         

Raconter et mourir, suggère le titre de l’admirable étude qu’un collègue plus grand que nature, Thierry Hentsch, disparu beaucoup trop tôt, consacra aux sources narratives de l’imaginaire occidental [6], en parcourant les œuvres de tous ses grands «raconteurs», d’Homère à Cervantès, de Moïse à Marcel Proust. Mon projet, inutile de le dire, est infiniment plus modeste. Il ne s’inscrit pas moins dans cette tentative aussi vieille qu’homo narrans que rappelle Hentsch avec à propos: «La mort est la grande affaire de l’humanité et le récit est la forme que prend dans presque toutes les cultures le désir de se continuer. Se raconter c’est ne pas mourir. Parce que les hommes se savent mortels, ils racontent pour nourrir la mémoire de ceux qui prendront le relais [7].» 

         

D’accord, admettra-t-on sans doute, mais... quand on est de Gaulle, Churchill ou, à la rigueur, Jean Chrétien, c’est-à-dire quand on est quelqu’un «de conséquence», un grand personnage de l’Histoire, avec un H majuscule et quasiment aspiré — surtout dans le cas de Jean Chrétien. Quel intérêt, sinon quelle justification morale pourrait-il bien y avoir à sacrifier des épinettes de l’horreur boréale pour publier les confections d’un illustre inconnu et en encombrer les rayons déjà surchargés des librairies? Montaigne, certes, avait déjà suggéré (Les Essais, III, 2) que «chaque homme porte en lui la forme de l’humaine condition». C’est ce que semblent avoir compris depuis longtemps, pour notre plus grand plaisir, le petit-fils du grand-père de Boucar Diouf et le p’tit blond à lunettes de Saint-Élie-de-Caxton. 

         

Le sociologue Michel Maffesoli [8] estimait, lui, pour sa part, que l’intellectuel devait se contenter de s’attribuer «la simple fonction, à côté de bien d’autres discours, de dire son temps à sa manière». Il me semble que cette modeste façon de voir les choses confère aussi une espèce de sobre légitimité aux mémoires d’un «homme sans qualités [9]» qui, ayant traversé la seconde moitié du dernier siècle et quelques années du présent, souhaite simplement partager son époque avec d’autres humains, en la leur racontant à sa manière.

 

 

         

Au seuil d’un tel ouvrage, qui ne relève ni de l’essai savant ni de la fiction romanesque, j’ai souhaité m’astreindre à quelques règles. 

         

1. Toute velléité de règlement de comptes en est, tout d’abord, impitoyablement bannie. Je me reprendrai autrement si jamais la fringale me vient d’un remake de O.K. Corral. Je me rends d’ailleurs compte que, plus le temps passe, moins j’ai envie de me retrouver sur le seuil poussiéreux d’un saloon de série B pour y vider mon colt sur qui que ce soit. Ce doit être l’âge.

         

2. Le name dropping y est pratiqué avec parcimonie, dans la mesure où il sert le propos, et pour peu qu’il respecte la première règle. Ce sont après tout mesmémoires, je n’ai pas à y compromettre mes amis — encore moins mes ennemis, s’il s’en trouve. D’un autre côté, il y a évidemment un bon nombre de cas où il eût été stupide de taire le nom des personnes concernées. D’autres se reconnaîtront sans doute, si elles y tiennent vraiment, sans que j’aie eu à le graffiter sur les «murs» de tous les Facebook.

         

Cette règle explique aussi en bonne partie pourquoi la plupart des humains qui ont compté dans ma vie, pour le meilleur et — grâce à Dieu, rarement — pour le pire, y brillent par leur absence. Ces mémoires, que cela soit clair, ne sont ni l’inventaire de mes affections, ni le registre de mes inimitiés. On ferait fausse route en se sentant frustré — ou, pis encore, soulagé — de ne pas s’y retrouver. Pour le dire autrement: ici, on ne compte pas, on conte.

         

3. En ce qui concerne la «vérité», listen, o reader, my reader: Platon reprochait aux sophistes de ne pas la poursuivre; Ponce Pilate, s’essuyant les mains, se demandait ce qu’elle était; les philosophes, dans leurs colloques, en discutent gravement le «statut»; Richard — Tricky Dicky — Nixon avait pour sa part inventé, entre le «vrai» et le «faux», l’exquise notion d’inoperative statement. Et non seulement serions-nous devenus postmodernes, mais nous entrerions également dans une ère de plus en plus «post-factuelle». Tout ça nous fait une bien jolie jambe. Si j’étais un peu plus ferré en critique littéraire, j’invoquerais sans doute la théorie de l’«autofiction», la notion de «roman biographique», la subtile (quoique un peu spécieuse, je trouve) différence entre la vraie et la fausse «fiction». Si Pierre Bayard ne l’avait déjà fait d’aussi géniale manière, j’avancerais probablement aussi la possibilité de parler des livres que l’on n’a pas lus, des lieux où l’on n’a pas été, des choses que l’on n’a pas faites, des gens que l’on n’a pas connus, des évènements qui ne se sont pas produits, bref, des souvenirs dont on ne se souvient que pour les avoir inventés [10].

         

«Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature», écrivait lui-même Jean-Jacques Rousseau au début de ses propres «confections», prototype même du «pacte autobiographique»; «et cet homme, ce sera moi [...]. Voilà ce que j’ai fait, ce que j’ai pensé, ce que je fus [...]. Je n’ai rien tu de mauvais, rien ajouté de bon; et s’il m’est arrivé d’employer quelque ornement indifférent, ce n’a jamais été que pour remplir un vide occasionné par mon défaut de mémoire [...]. Je me suis montré tel que je fus: méprisable et vil quand je l’ai été; bon, généreux, sublime, quand je l’ai été [...] [11].»

         

J’aime en particulier l’excuse de l’«ornementation par défaut de mémoire». On croirait entendre un témoin véreux à une commission d’enquête: «Mafia? Hum, non, désolé, jamais entendu parler. Mais c’est un joli mot...» Je me contenterai de situer «mon» propre genre littéraire entre la litote de Corneille («Va, je ne te hais point») et l’ézagérationde Pagnol (— «Mais ça fait quatre tiers!» — «Imbécile, ça dépend de la grosseur des tiers!»). La marge est vaste, onen conviendra. Son ampleur me convient tout à fait. J’espère aussi qu’on ne m’en voudra pas d’être d’accord avec Paul Géraldy lorsqu’il écrit (Toi et moi, 1912): «Le souvenir est poète, n’en fais pas un historien...» Il me semble en outre important de rappeler que, contrairement à la fiction, la réalité, elle, n’est jamais tenue à la vraisemblance.

         

4. L’anecdote — je crains qu’on en trouve pas mal dans ces pages, si l’on y tient vraiment — a bien mauvaise réputation dans la république des lettres et des sciences humaines. Larousse, à son sujet, ne cache pas son dégoût: «Fait de caractère marginal, relatif à une ou à des personnes, inédit ou peu connu, auquel on peut attacher une signification, mais qui reste accessoire par rapport à l’essentiel: récit historique qui se perd dans l’anecdote.» Le curé, en marge de ses notes de sermon, ou le politicien, dans celles de son discours: «Ici, argument faible: insérer une anecdote.» Depuis l’Éthique à Nicomaque, les scientifiques sérieux (mais c’est peut-être un pléonasme), optant pour le mépris, y ont toujours vu l’un des principaux pièges menaçant leur travail: l’anecdote évoque quelque chose de particulier alors qu’on sait bien qu’il n’y a de science que du général. Le gâteau des anges de votre mère, le renversé aux ananas de votre nouvelle blonde, le fondant aux chocolat que vous avez servi à votre patron pour l’épater, tout cela n’a aucun intérêt scientifique. Seule compte l’idée platonicienne du gâteau ou, si l’on préfère, son équivalent dans l’abstraction d’Aristote: une pâtisserie à base de farine et de sucre, souvent aussi d’œufs et de beurre, cuite au four, dans un moule. Le reste est... littérature — ou recette de Ricardo. 

         

La célèbre primatologue Jane Goodall, bien consciente du dédain que l’anecdote inspire aux scientifiques sérieux — mais c’est vrai que c’est une femme, et qu’elle a passé sa vie avec les singes —, la voyait pour sa part comme «la description soigneuse d’un événement inhabituel». Je prendrai la liberté d’avoir un faible pour cette façon de voir les choses — tout en rappelant aussi qu’en grec, anekdotos, ça renvoie simplement à quelque chose «qui n’a encore jamais été raconté».

         

5. Je n’ai pas voulu donner à ce livre un ordre rigoureusement chronologique, et d’autant moins que plusieurs de ses chapitres ont une approche plus thématique, donc plutôt diachronique. On peut de ce fait le lire en l’ouvrant à peu près n’importe où. J’ai en revanche souhaité y insérer, au moyen de notes de bas de page, une sorte d’hyperliens «de papier» (comme les tigres de Mao, jadis) renvoyant à d’autres chapitres dans lesquels j’élabore davantage ce que j’évoque ici ou là en passant. Avec un peu de chance, on pourra peut-être même s’y perdre, comme dans un dictionnaire — ou, de nos jours, dans internet. C’est généralement bien plus instructif et beaucoup plus amusant que d’y chercher quoi que ce soit.

         

6. De l’épicurisme, Marguerite Yourcenar disait: «Ce lit étroit, mais propre». C’est le plaisir et le plaisir seul qui a guidé l’écriture de ces pages. En les ouvrant, ne boude pas le tien, lecteur mon frère, lectrice mon amie. Referme-les sans état d’âme si tu t’y ennuies: la vie est trop courte pour lire triste. Mais que tu trouves à y conjuguer ton propre plaisir, cela, je le souhaite ardemment et m’en réjouis de tout cœur par avance.

 

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[1] Christophe Chevalier, Le nez dans le ruisseau, 2012.

[2] La Bible — nouvelle traduction, Paris et Montréal, Bayard et Médiaspaul, 2001.

[3] Saint Augustin, Aveux, nouvelle traduction des Confessions, par Frédéric Boyer, Paris, P.O.L, 2013.

[4] Ibid., p. 31 et 33.

[5] Ibid.,p.39.

[6] Thierry Hentsch, Raconter et mourir. Aux sources narratives de l’imaginaire occidental, Montréal, Presses de l’université de Montréal, 2002.

[7] Ibid., 4e de couverture.

[8] Michel Maffesoli, L’ombre de Dionysos. Contribution à une sociologie de l’orgie, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1985, p.10.

[9] Robert Musil, Der Mann ohne Eigenschaften (L’homme sans qualités), 1930-1932.

[10] Pierre Bayard, Comment parler des livres que l’on n’a pas lus, Paris, Minuit, 2007; Comment parler des lieux où l’on n’a pas été, Paris, Minuit, 2012. J’achèterai volontiers les autres titres si jamais Bayard a l’heureuse idée de les écrire...

[11] Jean-Jacques Rousseau, Les confessions, livre premier (1712-1728).

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