Phénoménologie des mythes régulateurs post-néandertaliens.

Résurgences et rémanence dans l'univers

citadin à l'aube du 3e millénaire

[© 1999]

 

par

 

A.R.

 

Bruxelles (St-Gilles)

Les premières sources iconographiques relatives au collectif des Nains de jardin remontent au IIe siècle de notre ère : une pierre runique de la Montagne Ramsund, en Suède, représente des scènes de la très ancienne légende des Niflungen ou Nibelungen, «Fils du brouillard», maîtres des fabuleux trésors du monde souterrain, menés par Nibelung, le Roi des Nains.

 

 

 

 

 

 

Un preux chevalier, à l'épée redoutable, grand pourfendeur de dragons devant l'Éternel, répondant au nom de Siegfried, occit le petit chef du Royaume des Brumes et lui ravit son trésor et le titre. À dater de cet exploit, le surnom de «Nibelungen» sera porté par les détenteurs successifs du trésor : Siegfried et ses sbires, dans un premier temps, puis les Burgondes dont est issue son épouse Kriemhild. Un regrettable incident extra-conjugal avec la Walkyrie islandaise Brunehilde [1] (étymologie: «Voie Lactée») le mène, en incube, du 7e ciel à la mort.

[1] NdlR:

Il ne faut pas confondre cette dernière

avec la feue Reine-Mère de Docteur M.

C'est ainsi que trésor, épée et pouvoirs passent aux mains des Burgondes qui seront assassinés à leur tour par les Huns d'Attila.

Ce mythe commun au Pays franc, à la Scandinavie et à l'Islande, nous est conté par un poème dont le noyau originel se compose au VIe siècle. Il se retrouve dans l'Edda poétique, la Volsünga (saga scandinave), la Nibelunglied (épopée allemande écrite dans l'Autriche courtoise du XIIIe siècle en deux parties et 39 chants), dans l'opéra de Wagner au XIXe (les quatre volets de la Tétralogie — L'or du Rhin; la Walkyrie;  Siegfried; Le Crépuscule des dieux — connue aussi sous le nom de l'Anneau des Nibelungen ou, plus brièvement, le Ring). 

 

Des Nains ressurgissent, sous forme de statuettes polychromes, en plâtre, puis en structures plus légères (composition non identifiée) dans les cours et jardins, tout au long du XXe siècle.

Aporie : «fiction régulatrice» ou «mythe régulateur»?

À l'expression «fiction régulatrice», inutilement péjorative, répétée à la limite de la battologie, par l'éminent Dr S., promu Grand Entartable du Libre-Examen Bruxellois [2], nous préfèrerons le concept de «mythe régulateur». Le Nain de jardin, mythe régulateur propre aux Gaules, à la Germanie et aux Pays Boréals, en général, avant leur conversion au christianisme puis au mythe de la raison. Phénomène urbain, passé au Nouveau Monde, le Nain de jardin statufié est une résurgence typiquement contemporaine du paganisme fondateur de nos racines.

 

Tout comme l'irruption — l'éruption? — de menhirs et dolmens effondrés, monuments de f(r)acture récente, à l'entrée des agglomérations de Belgique, les décideurs de la statuaire officielle ayant sacrifié toute autre forme d'art au mythe primitif.

Mythe primitif dont nous étudierons la symbolique, notamment dans l'acception de Richard Wagner (quand le poète-musicien proteste, sous la forme du mythe, contre le règne de l'or dans le monde), dans les contes et légendes — scandinaves en particulier — détenteurs des apparitions lointaines de lutins, trolls, gnomes, farfadets, homoncules, esprits frappeurs, lattusées et nains en tous genres qui surgissaient des entrailles de la terre avant l'éclairage électrique, les nuits de pleine lune ou de tempête ou à toute autre occasion, comme le rapporte la tradition orale.

 

Nous analyserons ces phénomènes originaux que sont les trois types de nains encore recensés de nos jours [2 1/4]:

 [2]  Bill Gates, Bernard-Henri Lévy, Patrick-Poivre d'Arvor, parmi nombre de personnalités, furent intronisés dans l'Ordre des Grands Entartés par Noël Godin, dit le Gloupier, alias l'Entarteur, auteur, d'autre part, de L'Anthologie de la subversion carabinée. 

[2 1/4] Ndl'É.: À l'époque où ce remarquable essai a été rédigé, Peter Jackson ne nous avait pas encore familiarisés avec Gimli et son engeance de Nains de la terre du Milieu, qui ont considérablement marqué l'imaginaire les débuts du IIIe millénaire.

1) le Julenisse (prononcer «ïoule nisse») ou gnome de Noël (Jule), toujours très répandu en Scandinavie;

2) le Julinisse (prononcer «ïouli nisse») ou gnome de juillet (Juli): première manifestation à Bruxelles en juillet 1998, dans un colis cadeau expédié d'Oslo (Norvège), contenant un coussin à l'effigie d'une tête de chat brodée à la main par une épouse de Viking originaire d'Anvers (Belgique);

3) Lhomère Laviolette, dit La Fontaine, originaire du Québec, introduit en Europe par le Docteur M. en juin 1999.

Pour tenter de cerner ces petits personnages, l'herméneutique nous sera d'un grand secours, au départ de textes scandinaves mettant en scène des trolls, la rigueur scientifique nous interdisant toutefois l'extrapolation. Car les répertoires des Démons incubes et succubes [3], pas plus que l'Edda, les inscriptions runiques, les légendes ou la tradition orale ne nous éclairent sur les variantes estivales du phénomène.

En bref, d'après les clichés pris dans un jardin bruxellois, très précisément à Saint-Gilles, au téléobjectif, Jule et Julinisse ne seraient que la transmutation d'un seul et même personnage par l'alchimie des saisons, l'oeil égrillard, facétieux, le rire facile, un tour pendable toujours en préparation, très différent de Lhomère. Le nain de jardin Lhomère Laviolette — dit La Fontaine — tempérant le précédent, le faciès et le regard traduisant une immense bonté d'âme, apparaît comme mythe régulateur du citadin québécois contemporain, rémanence de ses racines européennes plutôt que des croyances algonquines si l'on s'en réfère à l'étude exhaustive et ex cathedra du Docteur M., qui nous mène à l'analyse de la praxis et de l'éthique.

 [3]  Si l'existence de ces démons est attestée par saint Augustin, saint Thomas, saint Bonaventure — au nom prédestiné — et bien d'autres, ils ne semblent pas y inclure le collectif des Nains de jardin, ce qui, somme toute, est rassurant. Pas davantage dans L'Histoire des imaginations extravagantes de Monsieur Oufle, servant de préservatif contre la lecture des livres qui traitent de la magie, du grimoire, des démoniaques, sorciers, loups-garoux, incubes, succubes et du sabbat, des esprits-folets, génies, phantômes et autres revenans, des songes, de la pierre philosophale, de l'astrologie judiciaire, des horoscopes, talismans, jours heureux et malheureux, de devinations, de sortilèges, d'enchantement et autres superstitions pratiques (P. Duchesne, 1754, 3 tomes reliés en un volume plein veau, caissons ornés, inconnu de Brunet, ouvrage adjugé pour une somme inavouable, en vente publique à Bruxelles, en février 1999). 

Les Nains de jardin seraient-ils anthropophages comme certains trolls? Bien que l'on ne soit jamais trop prudent, il faut cependant admettre — o tempora, o mores! — que l'époque, à laquelle remonte le mythe fondateur, était cannibale. En effet, nos ancêtres post-néandertaliens pratiquaient une forme de scalpage; en témoignent des restes humains : la tête de l'ennemi étant découpée comme un oeuf à la coque et sa cervelle dégustée toute crue. La projection des mœurs du temps dans le mythe ne faisant aucun doute, et ces mœurs étant abandonnées théoriquement à l'aube du 3e millénaire — sauf peut-être dans le Nouveau Monde, inspirateur du Silence des agneaux — nous postulerons que le Nain contemporain n'est plus mangeur d'hommes.

Le Nain de jardin est-il un démon libidineux truffé de parasites?

La littérature scandinave atteste que des trolls à trois, six et neuf têtes enlevaient de jolies princesses par qui ils se faisaient épouiller.

 

 

 

 

Projection de nos propres modèles, on peut imaginer que le nain de nos jardins est «propre sur sa personne», adepte, d'autre part, d'une liberté de moeurs propre à ses contemporains, quoique nous ne soyons absolument pas documentés sur ce point.

[3 1/2]

Une patiente observation du phénomène nous apprend cependant que les nains d'origines aussi diverses qu'un Juli ou Julenisse et Lhomère Laviolette communiquent, plaisentent et attirent incroyablement les chats les plus farouches.

[3 1/2] NdDrM: l'absence de note de bas de page conséquente,  ici, confirme le fait que nous ne soyons absolument pas documentés sur ce point. Voir néanmoins, ci-contre, une illustration de troll. Cette sale engeance, à vrai dire, depuis le début du IIIe millénaire, semble avoir quitté ses habitats traditionnels pour se répandre  de plus en plus dans les médias sociaux.

Notons encore une spéculation du Druide C. de Bertrix (Toutarive sur Semois, Ardennes profondes, Belgique), sacré Grand Météor Radiophonique de Québec au printemps, joyeux barde à ses heures. L'illustre astronome y perçoit une variante du Jef Casquette [4] dont les ond(é)es pourraient s'avérer négatives à nos cours et jardins à moins de prononcer la formule rituelle :«Vive le CCOMM» [5].

[4] Personnage mythique, satanique et rémanent, générateur de parasites et de court-circuits, répertorié dans les annales antédiluviennes du Musée de la TSF (Télégraphie sans fil), à ne pas confondre avec Larsen, dit L'Arsène, effet hyperboliquement exponentiel entre un microphone et un ou plusieurs haut-parleurs, générateur de stridences incongrues dans le domaine du spectre sonore, définition du Professeur L., Dr es Sciences RNIS. 

D'aucuns vous conseilleront l'incantation rédhibitoire généralement réservée aux revenants :«J'aurai le premier et le dernier mot. Dites ce que vous avez à dire».

 

L'invocation rituelle — «Saint Jean Népomucène, priez pour nous!» — est, semble-t-il, obsolète [6].

 

 

 

«Les Flamains sont nain des djains!» — est, pour sa part, la formule régionaliste des nains wallons.

[5] En vertu du devoir de réserve de l'auteur, cette formule restera hermétique. 

[6] Encore en usage à Bruges (Flandre Orientale, Belgique) où la statue du grand Saint surmonte le pont face à une boutique de confiseur à l'enseigne du «Roi de la Babelutte». 

[7] Voir photos ci-après. Mister G. n'a toutefois pas jugé opportun de les intégrer

à sa section «recettes». 

Pour le dessert, l'auteur se propose de vous révéler la formule des plats favoris des Nains, préparation initiatique [7] indispensable à tous ceux qui voudraient observer le phénomène dans un souci de stricte rigueur scientifique. La tradition se perpétue en Norvège, où les lutins sont très friands de crème aigre. Tous les samedis midi, on prépare du Romegrot. Recette : verser un ou deux litres de crème aigre dans une bonne vieille marmite. Touiller jusqu'à ce que le beurre remonte. (Ecrémer et réserver.)

 

 

Ensuite, ajouter de la farine pour que la crème épaississe... surtout pas de sucre!

À ce stade, juste de la farine, sans arrêter de tourner, sans quoi votre préparation va brûler. Au premier bouillon, retirer du feu, touiller une minute encore, puis servir dans des assiettes creuses, chacun des convives ajoutant du sucre et de la cannelle à volonté et un doigt de délicieux beurre tiède. Pour varier les plaisirs, on peut préparer du risengrot, du riz à la crème aigre, avec un un oeil au beurre aigre par-dessus. Le tout arrosé d'un grand verre de grenadine glacée, en été. Un bol sera réservé au Jule et placé dans une grange, une remise, un grenier où seuls les chats de la maison sont autorisés à assister au repas du lutin, obligatoirement éclairé d'une lanterne [8]. [8 2/7]

 

 

 

 

 

 

 

Un bol entièrement vidé augure une année faste, un bol plein, les pires calamités; car il ne faut surtout pas tricher sur les ingrédients, comme la crème : la colère du nain serait incommensurable.

[8] En vente chez IKEA

(sous l'appellation de Rotera) 

[8 2/7] NdlR: On peut cependant se demander si des chats normaux — même affamés — seraient en mesure d'être témoins de... cela sans dégobiller incontinent — ou, pis encore, carrément pisser de dégoût dans la mixture...

Le samedi soir, par souci de cohérence et d'exotisme, vous veillerez à servir de l'Oyesmorbrod : un épais sandwich richement garni avec des harengs fumés, de la salade et toutes sortes d'autres délicatesses [9] [9 4/5].

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Prévoyez un minimum de trois à quatre litres de Carlsberg par convive

et quelques bouteilles d'alcool fort, de Pèket [9 7/8] par exemple,

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[9]  Voir au cinéma «Le festin de Babette».

 

[9 4/5] NdMrG: Devant la description de tous ces... mets qui ne sont effectivement pas sans rappeler l'ordinaire du petit village danois avant que Babette ne sorte son tablier et ses casseroles, on se prend à espérer que la recherche hortonalogique fasse rapidement — et, si l'on ose dire dans le contexte, des pas de... géant — dans la connaissance des habitudes alimentaires des nains de jardins de France, d'Italie et d'autres régions du globe à la gastronomie un peu moins austèrement protestante... 

 

 

 

 

 

 

 

[9 7/8] DdlR: Le péket est une espèce de tord-boyau belge qui n'est pas sans analogie avec le genièvre néerlandais et — pour les plus de 70 ans —  avec le gros gin De Kuyper.

 

 

 

 

[10] L'excès d'alcool nuit gravement à la santé. Mais il faut pouvoir sacrifier sa vie à la recherche scientifique.

 

 

à consommer sans modération [10] si vous souhaitez apercevoir, enfin, votre nain de jardin. [11]

[11] NdDrM&MrG: La phénoménologie se termine ici de manière quelque peu abrupte, selon toute vraisemblance en raison du fait que, la méthodologie ayant été scrupuleusement respectée, le nain en question s'est manifesté dans l'espoir de venir  boire en Belge — et non pas en Suisse...  

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