HIÉROCLIPS

    haïkus baroques

Ces haïkus sont nés d'un défi lancé dans la cybersphère des années 90, c'est-à-dire peu avant l'arrivée d'internet, lorsque le summum de la branchitude consistait  à chatter  chaque soir dans des «babillards électroniques» avec trois tondus geek et deux pelés pré-hipsters.

L'un de ces valeureux e-compagnons avait proposé à ceux que ça pourrait intéresser de se retrouver chaque semaine à la même heure, et de s'échanger des haïkus — il nous avait aussi fait découvrir ce merveilleux genre littéraire — que nous aurions écrits au cours de la semaine, sur un thème que nous aurions collectivement accepté en nous quittant, la semaine précédente.

 

Le trip — à 4 ou 5 — a duré quelques mois. Après? Bof, comme chantait Léveillée dans le temps, après, la vie nous a bouffés, on a oublié Bashö...

 Mais, j'avais, je crois, eu la piqûre. Alors, j'ai continué...

 

ODEURS

 

bazar d’Orient

encens, cuir et coriandre,

ô fragrant délice

 

                                                  Addis-Abeba

si prenante, à l’aube,

au flanc du mont bleu, l’odeur

des eucalyptus

 

sa chambre de bonne,

tout au haut de l’escalier

qui pue l’encaustique

 

le kouglof, le punch,

les marrons grillant dans l’âtre,

Christkindelmärik...

 

été de Provence,

fleurant bon le romarin

ivre de lavande

 

je humais ton corps

comme une tasse de thé

à la cardamome

 

il flottait dans l’air

une effluve de Woodstock

— mais sans patchouli

                                Presque robaï

capiteux jasmin

plus enivrant que le vin

— ton corps

                      bel éphèbe

 

parfum de rentrée :

d’encre, de craie, de cahiers

et d’angoisses neuves

 

« Are you coming to

Scarborough Fair... Parsley, sage,

Rosemary and thyme... »

 

fils d’apocalypse,

j’aimais l’odeur du napalm

au petit matin

 

 

SONS

 

retenant leur souffle

en entendant le hoquet

des kalachnikovs

                                     tamtam

prélude d’été

sur la montagne magique,

après-mai des faunes

 

rage adolescente,

coulée dans le rock, noyée

dans les décibels

 

tel le bruit d’un ongle

rayant la surface d’un

verre dépoli

 

nuit de canicule,

sirènes en chaleur, chattes

feulant à la mort

 

j’aime le son du

latex que tu fais claquer

dans le noir lorsque...

 

 

VOIX

 

ondoyante plainte

des marins noyés au large,

baie des Trépassés

 

à en croire Hugo,

tout bruit écouté longtemps

devient une voix

 

ailée, ogivale,

montait la magie Tudor

des voix anglicanes

 

la forêt bruissait

de fées, d’elfes et de faunes;

Puck parlait à Pan

 

                                       Gerry

« Cette voix que j’ai,

cette voix, je vous la donne,

c'est tout ce que j’ai... »

 

alors un sourd dit:

«Parle-nous de la Voix.» Et,

bien sûr, il se tut...

 

 

IMAGES (en noir et blanc)

 

Gréco, matin blême,

devant un café crème à

Saint-Germain-des-Prés

 

noire déchirure

hurlant sur la toile blanche

d’un grand Borduas

 

sobre gris de l’aube,

avant l’orgie des couleurs

de cartes postales

 

vivre en noir et blanc

quand la mort, elle, s’habille

en technicolor?

 

noir sang huguenot

maculant ta nuit de noces,

trop blanche Margot

 

je suis noir mais beau,

frère inconnu — mais jumeau —

de la Sulamite

 

 amours postmodernes,

drague sur papier glacé,

flirt en noir et black

 

tel un échiquier

où gît, mat, le roi vaincu,

en deuil de sa reine

 

 

bandé noir sur blanc,

sans contraste et sans vergogne,

comme un Mapplethorpe

 

 

madone gothique,

aux sept piercings d’obsidienne

dans son cœur d’albâtre

 

 

AILLEURS

 

ivre d’îles bleues

envoûté par la musique

d’un vieux bouzouki

 

un ravier d’olives,

un pichet de retsina,

l’or mauve du soir

 

Hydra, soir de mai;

l’aède aveugle raconte;

les chats, eux, épient

 

longs cyprès étrusques

dans le ciel aigue-marine

de Fiesole

 

« pivo, sloboda!»

bière et liberté, Mostar,

pont de mort, Bosnie

 

je me suis perdu

une nuit, sur le pont Charles,

jadis, en Bohème

 

la lune dansait

entre les bulbes baroques

d’Oberammergau

 

folies de Bavière

Berg, Hohenschwangau,

Herrenchimsee, Linderhof,

Neuschwanstein — Ludwig!!

 

Struthof, camp nazi

mourir, là haut, dans

l’horreur de tant de beauté

que la neige en rage

 

joli gitan, dis:

prieras-tu pour un gadjo

aux Saintes-Maries?

 

leurs grands yeux si noirs

qu’on eût dit les anges des

fresques de Gondar

 

l’hyène ricane;

dans ses vieux murs, Harrar dort;

Rimbaud rôde encore

 

 

MAINS

 

 

tes mains, mon amour,

comme une bouche à dix langues

sur mon corps en feu

 

mains jointes, priantes,

de Dührer; mains-cathédrale

d’Auguste Rodin

 

la main de Fatma

au bout d’une chaîne d’or

sur son torse d’ambre

 

Quand il parle avec

ses mains, il a l’éloquence

d’un Italien bègue

 

 

Fetish Night

les mains menottées,

défaillant de volupté,

tous ses sens en laisse

 

                                                     Sixtine

Effleurant du sien

le doigt languide d’Adam,

Dieu prenait un risque

 

l’ombre d’Aphrodite

caressant le flanc bleu du

Pentadactylos

 

Longyang Jun

l’amant du roi Wei,

alangui sur le divan,

à un doigt du rêve

 

le spectre, muet,

pointait de la main à Scrooge

son nom sur sa tombe

 

elle avait la main

autarcique; ses doigts lui

tenaient lieu d’amants

 

 

NUIT

 

comme le jasmin

qui n’exhale son parfum

que la nuit venue

 

et même la lune,

émue, tend l’oreille au chant

de l’engoulevent

 

désir à l’affût,

sens dessus dessous, nuits fauves,

amours nyctalopes

 

nuit des morts-vivants,

peuplée de goules lugubres

et de korrigans

 

quand la nuit abdique,

le jour naît avec l’audace

du premier oiseau

 

comme un jeune pâtre

qui rêve à sa bien-aimée,

à la belle étoile

 

 au mitan du lit,

quand les frontières s’estompent

entre les amants

 

las, blafards, exsangues

d’un trop-plein de vie, vampires,

hôtes de la nuit

 

à l’heure où les faons

vont boire — à l’insu des fauves,

aux berges de l’aube

 

le Petit Prince à

l’allumeur de réverbères:

«N’éteins pas la nuit!»

 

 

AUTOMNE

 

longs lambeaux de brume

accrochés aux arbres nus,

ô fées diaphanes

 

magique saison

où même le Mont Chauve a

l’air de Brocéliande

 

giclées d’or safran,

bronze bruissant, spasmes fauves,

grands râles porphyre

 

mai des antipodes,

saison dorée de Vénus,

narcissique octobre

 

mon cœur en exil,

comme l’été banni, comme

un voilier d’outardes

 

saison si sexy

des faunes en perfecto

dans leurs jeans troués

 

rue Logan

sur le terrain vague

bavardaient, mélancoliques,

trois grands peupliers

 

ceps au pis gonflé,

meuglant l’heure des vendanges

quand sonne septembre

 

rassasié d’été,

sur la fenêtre, oubliées,

meurent les pensées

 

rouges, les tuniques,

et les crocs des chiens, et le

poitrail du grand cerf

 

 

PLUIE

 

                                   Sky 

si vous voyez l’île,

c’est qu’il va pleuvoir; sinon,

c’est qu’il pleut déjà!

 

pluies des hauts-plateaux

gonflant les crues du Nil Bleu

de terre abyssine

 

lascives ondées,

caressantes giboulées

ô larmes d’Éros

 

et la pluie tomba

pendant quarante longs jours;

Dieu créait l’Irlande

 

nuit des Perséides,

larmes de saint Laurent, pluie

de météorites

 

 

grotesques gargouilles

veillant sur Esmeralda

quand le Bossu pleure

 

mon cœur à l’étiage,

vide comme un oued avant

les grandes moussons

 

tendre et provocant

comme un matou de ruelle

transi de verglas

 

oasis de sel

sous les vantaux clos du ciel

- terre du Sahel

 

 le chaman dansait;

le peuple, inquiet, suppliait;

le ciel se taisait

 

 

TEMPS

 

armé de patience

comme d’une mitraillette,

pour tuer le temps

 

l’univers ne craint

que le temps; et le temps, lui,

que les pyramides

 

il était du genre

« on se e-maile et on brunch »,

l’œil sur sa Rolex

 

l’amour fait passer

le temps... Et le temps, cruel,

fait passer l’amour...

 

loin de nos enfances,

toutes urgences sarclées,

nous prendrons le temps

 

 un temps pour aimer,

un temps pour s’en abstenir;

choisis, toi non plus...

 

avant le temps qui

n’était pas encore; avant

les dieux, avant toi

 

du temps, elle n’en

a plus guère et pourtant, elle

va si lentement

 

 quand Bowman chantait,

le temps d’un Stabat Mater,

je croyais en Dieu

 

 il tuait le temps

avec le génie de ceux

qui l’aiment mieux mort

 

 

VENT

 

 entends-tu le vent

ressasser sa peine aux grands

ifs indifférents?

 

ô vent coquin qui

polissonne en soulevant

les jupes friponnes...

 

 c’est contre le vent

— et non dans le vent — que les

cerfs-volants s’envolent

 

 et le vent hurlait

à rendre Emily Brontë

bleue de jalousie

 

mistral en abscisse,

tramontane en ordonnée :

chez Maître Cornille

 

 le vent s’engouffrait

dans le col de Roncevaux,

sonnant l’olifant

 

et tous les moulins

narguaient le chevalier à

la triste figure...

 

Kumbha Mela

la foule impatiente

qu’entrent dans le Gange ceux

qu’habille le vent

 

errant sur la lande,

le vent offrait au ciel un

air de cornemuse

 

l’harmattan jouait

un prélude en ré mineur

pour grandes euphorbes

 

 

CLÉS

 

il perçait les cœurs

comme un filou les coffres : à

la pince-monseigneur

 

 

absurde brocante

de cadenas orphelins,

de clés sans serrures

 

 au clair de la lune,

passe-moi ta clé, Pierrot,

j’y squatte et... c’est froid!

 

mon premier étreint;

mon second meurt dans le Rhin;

dans mon tout, le thème

 

Don Juan risible,

son charme se résumait

aux clés de sa Porsche

 

l’amour lui tenait

lieu de porte-bonheur au

bout d’un porte-clés

 

du tiroir secret

où j’enfermais mon bonheur,

j’ai perdu la clé

 

solo narcissique :

il parlait en moi dièse,

l’égo à la clé

 

et le sang restait

sur la clé de Barbe-Bleue,

rouge, indélébile

 

elle se livrait au plaisir

comme on livre une

Rolls-Royce : clés en main

 

comme tu as pris

la clé de mon cœur, je dors

sous le paillasson

 

 

CHATS

 

ça griffe, ça miaule,

ça se frôle, ça ronronne

— on dirait un chat

 

une vraie maison...

sans chats? c’est possible mais...

comment le prouver?

 

comptine féline,

lullaby à douze pattes,

trois p’tits chats, chats, chats...

 

gargouille alanguie,

sphinx à l’affût, noire énigme,

tu dors? tu m’épies?

 

la queue se balance;

puis, une flèche velue

— et des plumes rouges...

 

j’aime caresser

ta lascive indifférence;

mens-moi, sois mon chat

 

son corps, aux putains,

son âme à quelque dieu grec,

et sa langue — au chat

 

 du haut du beffroi,

jetés vivants dans les flammes,

sans savoir pourquoi

 

 elle fait l’amour

appliquée comme une chatte

qui fait sa toilette

 

                              histoire zen

et, dans les mains du

Bouddha mourant, ronronnait

un tout petit chat

 

un bol de lait bleu,

un brin de laine volé,

un vieux chagrin crème

 

 

DANSE

 

danse, bel ami,

danse encore, je t’en prie,

car voici la nuit

 

éphèbes de Sparte

offrant leur corps nu au rythme

des gymnopédies

 

                                   Chasse-Galerie

ils vendaient leur âme

pour que leur corps danse, encore,

un vieux rigodon

 

lascives thyases

des bacchantes possédées

par Dionysos

 

faste d’airs anciens,

tristes comme l’amour, beaux

comme des chaconnes

 

la belle Andalouse

noyait ses amants d’un soir

dans le fandango

 

sabbat de satyres,

sarabande de sorcières,

salsa satanique

 

 tambourins et fifres

conduisant la farandole

jusque sur le Pont

 

et Zorba dansait,

enivré d’ouzo, d’amour

et de sirtaki

 

nuit de Bahia,

quand Xango et Yemanja

hantent la samba

 

 aussi triste qu’une

pavane pour un infant

aux amours défuntes

 

n’attends plus Ziggy,

ma belle, il ne viendra plus

danser — lui non plus

 

 

REFRAINS

 

d’Athènes à Corfou,

d’exil rouge en espoir fou,

ta Grèce me blesse

 

sa pipe, ses putes,

sa lippe mal embouchée,

sa tendresse hirsute...

 

elle avait aimé

un artilleur de Mayence

mort à dix-sept ans

 

vaisseau d’or, abîme,

givre, guipure, cyprine:

pauvre Nelligan

 

quand on n’a que le

goût de n’être plus que l’ombre

d’un chien — ou d’une ombre

 

bruines et crachins,

paquets d’embruns, trombes d’eau...

il pleuvait sur Nantes

 

« Synnefiasmeni

kiriaki... » Dimanche gris;

Athènes s’ennuie

 

 sa tendresse avait

la pudeur surannée des

pianos mécaniques

 

 n’oublie pas, ô mer,

que demain, peut-être, nous

nous séparerons

 

errant dans la ville,

ils usaient leurs Docs en quête

de petits bonheurs

 

vivre en ce pays,

quelque part entre l’hiver

et les cocotiers

  

je l’aimais... Alors,

je lui a raconté que

j’avais vu l’Irlande

 

 

FANTÄSIESTÜCKE

 

                                                        Op. 111

quand, sourd déjà, dans

la dernière sonate, il

se met à jazzer...

 

 

au fond de la brousse,

l’averse jouait Chopin

sur un toit de zinc

 

humour fin de siècle,

comme une gnossienne flasque

en forme de poire

 

 

un choral s’éprit

d’une petite cantate;

la suite? une fugue...

 

quand le désespoir

a la pudique allégresse

de Don Giovanni

 

«If Musicke be the

Food of Love...» alors, mon cœur,

monte le volume...

 

                                        D 960

la main droite semble

se résigner mais la gauche,

grondant, se révolte

 

aussi rock’n roll

que la mort d’Isolde; aussi

rap que Parsifal

 

imaginer Sol

au pupitre de Haydn :

Esterhazy... naire!

 

 

il la convoitait

sans le plus petit espoir:

elle aimait mieux Brahms...

 

 

PUNKS

 

l’œil ourlé de khôl,

le sourcil cerclé d’acier,

le cœur tatoué

 

ils s’aiment parfois,

sans futur et sans reproche,

dans un squat miteux

 

 

 leur mohawk dressé

dans la nuit hérissée de

leur rebelle errance

 

 

affalés aux Blocs,

se shootant, entre deux fix,

des amours destroy

 

le rimmel hagard

au retour trop vulnérable

d’un mauvais voyage

 

 dévorant l’asphalte,

s’enivrant d’insouciance,

surfant l’air du temps

 

se casser la gueule

comme on risque une œuvre d’art :

pour l’amour des prunes

 

Piccolo

et son tatouage

au milieu du front, comme un

clin d’œil à Shiva

 

d’estoc et de taille,

pourfendant la nuit de leurs

squeejees ironiques

 

 on eût dit des princes

exilés de Saint-John Perse,

revus par Genêt

 

 

AMOURS

 

de l’amour allé,

du chrysanthème fané,

qui prendra le deuil?

 

comme un chat tigré

ronronnant sous mes caresses;

comme toi, peut-être

 

ils s’étaient aimés

là-bas, en Pologne — autant

dire nulle part

 

il traînait son spleen

de guinguette en maison close,

comme un corps en peine

 

et tous tes serments

emportés par l’Arno — sott'

il Ponte Vecchio

 

 

 légères amours,

nuit masquée de carnaval,

quai dai Schiavoni

 

 Via Veneto...

le farniente, toi loin...

— Quant' è? Andiamo!

 

sexe aligoté,

spasme de chair gouleyante,

fantasme A.O.C.

 

ses amours avaient

les frontières aussi floues

que le Labrador

 

 désemparé comme

le ténor bedonnant qui

hurlait : Butterfly!

 

 Roméo, qui sait,

las de Juliette, eût pu

s’enticher d’Isolde

 

 

 Tous droits réservés — Ex-Libris + / Guy Ménard 1998

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