Le chanoine et le pub

[texte inédit]

 

Un babillard de mon département, au début des années quatre-vingt-dix, annonçait une conférence d’un certain Edward Bailey [1] dont je n’avais jamais entendu parler. Sans doute la température était-elle particulièrement exécrable ce soir-là — il me semble qu’on était en novembre —, ou alors le match de hockey à la télé s’annonçait singulièrement enlevant. Mais toujours est-il que nous nous sommes retrouvés à... deux, en tout et pour tout auditoire, assez rapidement même réduit à ma seule personne, le collègue qui avait pris l’initiative de cette invitation s’étant soudainement inventé une urgente obligation. Ce qui ne décontenança pas le moins du monde le flegme tout britannique du conférencier qui y alla allègrement de sa communication — métamorphosée dans les circonstances, et pour mon plus grand bonheur, en presque intime causerie.

N’ayant jamais été moi-même un très grand consommateur de conférences universitaires, j’y aurais vraisemblablement moi aussi brillé par mon absence n’eût été de l’affichette du babillard qui précisait que ce misterBailey allait aborder le thème de la «religion implicite». Qu’est-ce donc que cela, m’étais-je demandé par devers moi, non sans quelque perplexité. Et, comme on le demande familièrement dans les ruelles de nos paroisses, qu’est-ce que ça mange en hiver ? Encore une des ces «quasi-», «pseudo-», «péri-», «para-», «semi-» ou «crypto-» religion dont font un usage immodéré trop de théoriciens qui ont du mal à voir de la vraiereligion ailleurs que dans le bénitier de leur propre tradition? Le fait est que j’avais déjà pourfendu moi-même à quelques reprises cette — selon moi détestable — habitude ; à mon avis, en effet, il faut penser la religion comme on pense les statues équestres : une statue ne peut pas être «plus ou moins» équestre, «crypto» ou «quasi-»équestre, ou encore «implicitement» équestre. Elle l’est ou elle ne l’est pas. De sorte que si on en était rendu au point d’avoir besoin de multiplier les épithètes pour décrire la réalité de la religion, c’est qu’il était sans doute préférable d’en revoir la définition plutôt que d’encombrer celle-ci de nouveaux adjectifs. Bref, pensai-je, et comme le disent de manière aussi colorée qu’empirique les Anglo-saxons, «if it looks like a duck, if it swims like a duck, if it quacks like a duck, if it tastes like magretor foie gras, then it must be a duck»— point à la ligne.

L’ignorance, on le voit, rend parfois bien témérairement sceptique. Mais la curiosité fut plus forte — et, heureusement, elle donna tort à mes appréhensions.

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Je reconnais avoir d’abord été d’emblée fasciné par le conférencier lui-même. Voici en effet un homme d’action — il faut un peu imaginer George C. Scott en Scrooge ou Neil Dudgeon en inspecteur principal Barnaby —, curé depuis près de trente ans dans une paroisse anglicane de la banlieue de Bristol ; mais celui-ci était également, et depuis presque aussi longtemps, le chef de file d’un réseau de recherche réunissant des dizaines de scholars, pour la plupart de langue anglaise, dans le champ de l’étude du phénomène religieux. Et cela, autour d’un concept très peu connu dans les milieux francophones, mais qui me sembla à maints égards proche de ce que plusieurs universitaires au Québec, moi compris, appelions la religiologie.

Je suis resté en contact avec mon — nouveau — collègue qui, entre autres choses, a organisé chaque année, pendant plus de quarante ans, dans un manoir georgien du nord de l’Angleterre, au milieu des moorset des moutons du West Yorkshire [2], un colloque réunissant plusieurs chercheurs actifs, et souvent reconnus, dans diverses sphères de l’étude de la religion. Ceux-ci viennent y partager les résultats de leurs recherches — le plus souvent empiriques — dans la mouvance de cette «religion implicite» inspirée des travaux de Bailey. J’eus le plaisir de participer à quelques-unes de ces rencontres et d’y présenter les résultats de quelques-unes de mes propres recherches.

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À l’époque, directeur de la revue Religiologiques, j’eus — déformation professionnelle de quelqu’un qui doit constamment peupler ses futures parutions — l’idée de demander un article à Edward Bailey pour faire connaître davantage aux lecteurs et aux lectrices de la revue cette «mouvance» de la religion implicite. Son enthousiasme me transmit toutefois l’insidieux virus de la surenchère : pourquoi pas plutôt, en effet, un numéro entier consacré à ce thème, en retenant et en traduisant un échantillon de contributions représentatives de la religion implicite? Le numéro en question [3] parut au printemps de 1994.

J’eus également, quelques années plus tard, l’occasion — et l’indéniable plaisir — de traduire un petit ouvrage d’Edward Bailey, une sorte d’introduction générale au concept de religion implicite dans lequel celui-ci abordait également le cheminement intellectuel l’ayant conduit à cette intuition [4]. Ce pasteur avait bien vu que tous ses concitoyens ne se précipitaient pas assidûment à l’église, le dimanche, pour entendre ses prêches, et que ce n’est donc pas là, selon toute vraisemblance, que bon nombre d’entre eux puisaient l’essentiel de leurs «raisons de vivre». De même, il avait rapidement saisi que ses propres ouailles trouvaient souvent elles aussi en dehors des mystères du dogme chrétien et des beautés de la liturgie anglicane une partie non négligeable des motivations qui les amenaient à se lever le matin pour aller gagner leur vie et celle de leur famille. Autrement dit, même chez plusieurs de ses paroissiens assidus qui se réclamaient explicitementd’une appartenance au christianisme, d’autres réalités à première vue «profanes» (les Anglo-saxons disent plus volontiers secular) occupaient, dans leur vie, une place parfois au moins aussi grande et souvent beaucoup plus existentiellement déterminante, dans lesquelles il proposa de voir de la religion «implicite». Jeune prêtre, il s’était même engagé dans un pub, comme barman à temps partiel, afin de mieux prendre le pouls réel de son monde, pour ainsi dire au ras des chopes et des «brèves de comptoir». Il faut reconnaître l’audace et le «sens du terrain» de cet intellectuel qui, sans avoir jamais eu de poste universitaire, n’en a pas moins significativement marqué le monde académique pendant plusieurs décennies.

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Cette religion implicite, Bailey a tenté de la circonscrire au fil des ans de manière essentiellement opérationnelle, en en donnant trois définitions plus ou moins élaborées : comme «engagement» (commitment), comme «foyer intégrateur» (integrating focus) et comme source de «préoccupations existentielles» (intensive concerns with extensive effects). Ainsi par exemple, pour Bailey, l’engagement— réel et profond — d’un musicien dans son art, celui d’un militant pour sa cause ou encore, plus modestement, celui d’un parent par rapport à la vie de sa famille peuvent constituer de parfaites illustrations de la notion de religion implicite. Ainsi en est-il également  de ces foyers intégrateursque peuvent illustrer aussi bien la passion du hockey que la philatélie, le jardinage ou la pêche à la ligne, à la condition que ces activités, pour ceux et celles qui s’y adonnent, soient plus qu’un simple hobby et qu’elles focalisent une part importante de leur existence. De même en est-il encore de ces préoccupations existentiellesqui, elles aussi, peuvent loger à peu près n’importe où, pour peu qu’elles soient significativement prenantes et qu’elles aient un impact considérable dans la vie de ceux et celles qui s’y investissent corps et âme : on songerait volontiers ici aux membres de ces «écoles de samba» de Rio qui passent leur année à préparer les trois jours du carnaval, ou à ceux et celles qui passent la leur à anticiper fébrilement leur courte mais intense semaine du festival de Burning Man ; mais on songerait tout autant à ces bénévoles de tout acabit qui, de Nez Rouge à la SPCA et du scoutisme au breakdancing(comme mon neveu Manuel avec les ados du quartier Sant-Michel), engloutissent leurs loisirs, leur argent, et parfois même leur santé dans d’innombrables «bonnes œuvres».

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Le corps-à-corps intime avec les textes de Bailey et ceux d’autres praticiens de la religion implicite, à travers leur traduction ou leur révision, a été, je le reconnais sans hésitation, l’une des belles randonnées de ma vie sur les périlleux (mais excitants!) sentiers du redoutable Hermès, dieu des traducteurs — et des traîtres. Mais ce travail textuel a également nourri en moi — il commençait même à être costaud — le sentiment de quelque chose d’assez déroutantdans ces perspectives que je souhaitais faire mieux connaître à des lecteurs francophones. Déroutant? Eh bien disons tout d’abord dans le rapport que me semblaient entretenir avec la «théorie» la plupart des auteurs de cette mouvance, à commencer par Bailey lui-même ; rapport qui me paraissait fort différent de celui dans lequel m’avait formé une tradition plus cartésienne — to make a long story short— de la production du savoir. Honni soit qui mal y pense : loin de moi l’intention d’avaliser des clichés faciles ou de verser dans la généralisation insignifiante. Force m’était tout de même de constater que ces collègues, britanniques pour la plupart, privilégiaient un rapport à la théorie généralement très soft— ou low profile  — pour le dire dans la langue de Ninian Smart et de Wilfred Cantwell Smith. Ainsi, par exemple, à maintes reprises à travers la traduction ou la révision des textes de Bailey ou d’autres auteurs britanniques, ai-je senti mes gènes cartésiens se hérisser (si tant est bien sûr que des gènes puissent se permettre une telle extravagance, que la comtesse douairière de Grantham eût certainement désavouée) devant la «façon de faire» des auteurs ; comme si ceux-ci, souvent, «dansaient» autour des concepts en évitant de trop les préciser, voire même de les nommer. Ça? Mais... ça s’appelle une «hiérophanie», non, au moins depuis Eliade? Pourquoi, alors, une telle circonlocution pour (ne pas) le dire? Et ça, et ça et... encore ça? N’est-ce ce pas ce que Bataille appelait brillamment «dépense improductive», Turner «liminalité», et Bastide «sacré sauvage»? Et ici, mon Dieu, comme il serait tentant de remplacer ce long paragraphe en empruntant simplement à Mauss son «fait social total», ou en évoquant la lumineuse définition que retient Lévi-Strauss du mana, dans sa célèbre préface du précédent...

J’ose croire que j’ai, dans ce travail de traduction, résisté à la tentation — elle eût évidemment été impérialiste — d’une telle annexion théorique ; et ce, par respect pour Edward Bailey, évidemment, aussi bien que pour les textes produits dans la mouvance de son inspiration. Mais aussi, je dirais, pour laisser aux lecteurs et aux lectrices que je tentais de rejoindre la tâche — et Dieu sait qu’elle peut être stimulante — de tenter leurs propres rapprochements. 

 

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Autre élément de cette étrangeté à laquelle me confronta d’emblée ce contact avec Edward Bailey et la religion implicite : le fait que lui-même ainsi que plusieurs des habitués de ce réseau aient été membres du clergé de l’Église d’Angleterre, quelques-uns même chanoines : une distinction ecclésiastique qu’à l’exception de Jacques Grand’Maison au Québec et de Jacques Leclercq en Belgique, les milieux universitaires francophones n’ont guère été habitués d’associer à une entreprise intellectuelle de haut niveau. On était en tout cas plutôt loin, inutile de le dire, des allergies anticléricales du petit père Combes. La chose se comprend sans trop de mal dès lors que l’on se rappelle que les sciences humaines de la religion sont nées pour une large part des intuitions d’un certain «protestantisme libéral», au début du 20esiècle. On en a vraisemblablement ici, me semble-t-il, une illustration intéressante et significative. 

Mais voici aussi — ce qui me parut singulièrement intéressant — des intellectuels engagés «quelque part», au sein d’unetradition religieuse particulière, souvent même actifs dans le champ de la pastorale ou de l’organisation ecclésiastique, et qui néanmoins n’hésitaient pas à sortir de cet univers pour déployer une sensibilité et une intelligence proprement scientifiquesde la culture actuelle, aux delà de leur background théologique ou clérical. On se prendrait d’ailleurs aussi à formuler l’hypothèse qu’au-delà des différences de «styles» intellectuels entre le monde anglo-saxon et la culture francophone, il pourrait y avoir dans cette double orientation — à la fois spéculative et praticienne— de plusieurs des auteurs l’explication partielle d’une certaine méfiance de leur part envers la prépondérance du théorique et du conceptuel, d’un parti-pris en faveur de l’empirique et du concret. Bailey précise en tout cas lui-même qu’il a toujours privilégié une démarche plus inductive que déductive, au nom d’un désir de résister à la tentation d’imposer aux faits le carcan d’un système théorique idéalisé. Mais nous ne sommes peut-être pas si loin, tout compte fait, de l’inquiète ironie d’un Benjamin Fondane, écrivain un peu oublié, il est vrai, de nos jours : «Sans doute les concepts (...) sont excellents ; mais la “catégorie affective” qui sommeille en nous n’a de cesse qu’elle ne nous ait avertis que (...) la clarté nuit à notre complexité organique ; que l’unité géométrique est le virus le plus destructeur de notre unité métaphysique (...) Là où le concept fleurit, sachez qu’un concret y est enterré (...)» [5]

 

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Je crois bien que c’est là, en fin de compte, l’une des principales «leçons de chose» que je retiens de l’inspiration d’Edward Bailey et de son legs aux démarches scientifiques qui prennent la religion pour objet. J’espère de tout cœur que la fécondité heuristique de son intuition continuera à nourrir la réflexion au sein de ces disciplines et à les enrichir d’une sensibilité intellectuelle à certains égards — and so much the better — différente de celle qui m’a moi-même façonné.

 

[1] Edward Bailey est décédé le 22 avril 2015, à l’âge de 79 ans. Le contenu de ces pages a en partie été repris dans l’hommage que j’ai eu le privilège de lui rendre dans le Journal — électronique — du M.A.U.S.S., le Mouvement anti-utilitariste en sciences sociales.

 

[2] Pour diverses raisons, à compter du printemps 2016, les Denton Conferencesauront désormais lieu à Salisbury, ancienne ville du sud de l’Angleterre, siège de l’antique Sarum et d’une célèbre cathédrale dont Constable immortalisa l’élégante flèche — évoquée dans une mini-série inspirée par le bestseller LesPiliers de la terrede Ken Follett.

[3] «Religion implicite»Religiologiques, 9, printemps 1996.

[4] La religion implicite. Une introduction, traduction, présentation et notes de Guy Ménard, Montréal, Liber, 139 p.

 

[5] Benjamin Fondane, La conscience malheureuse, Paris, Verdier, 2013 [1936].

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