Michel-M. Campbell

Les humains, comme les chiens, les chats, les ouistitis et les musaraignes, ont un nombril — dont on espérerait au moins que, s’ils ont tendance à se le regarder, ce soit aussi pour se rappeler qu’ils ne descendent pas de la cuisse de Jupiter. Nous avons des parents «selon la chair», mais ce sont des maîtres que je veux parler ici, de ceux et celles qui ont aussi contribué à nous engendrer «selon l’esprit». La sagesse africaine est d’ailleurs formelle: il faut tout un village pour fabriquer un être humain. À quoi les reconnaît-on? Je dirais tout d’abord: à leur rareté. (...) un maître, c’est quelqu’un qui nous aide à comprendre que, pour continuer à penser, il faut parfois penser autrement; c’est quelqu’un qui nous apprend à jeter un regard intelligent sur nous-mêmes; et c’est aussi quelqu’un qui nous permet d’être, c’est-à-dire qui rend possible que nous devenions ce que nous étions destinés à être (...)

Je dois — entre autres choses — à Michel Campbell une remarquable et très concrète initiation au formidable défi de l’interprétation. Le bébé de Rosemary, dans l’histoire racontée par Polanski, avait-il «vraiment» été engendré par l’œuvre diabolique de ses inquiétants voisins, ou n’était-ce qu’un symptôme de la psychose de Rosemary? Le cinéaste avait réalisé son film avec suffisamment de subtilité pour laisser ses spectateurs en décider — c’est-à-dire, justement, pour les obliger à interpréter. Et si ça valait pour les films de Polanski, ça valait aussi pour les chansons de Beau Dommage, les toiles de Lemieux et les romans de Marie-Claire Blais; à vrai dire, pour toute production humaine dont le sens n’est jamais donné d’avance mais qu’il faut faire surgir d’un corps à corps avec l’objet. Interpréter, c’est faire l’amour avec un texte, et en engendrer un troisième; c’est toujours du même texte qu’il s’agit, assurément, mais il n’a jamais, auparavant, été lu avec mes yeux, avec ma sensibilité, avec ma subjectivité qui, peut-être, y dénicheront quelque chose ayant au moins en partie échappé à d’autres yeux, à d’autres sensibilités, à d’autres subjectivités. Le Star Spangler Banner de Jimi Hendrix, à Woodstock, était bien différent de celui qui accompagnait le départ des cercueils de GIs tués au Vietnam. Dans les deux cas, pourtant, l’«objet» était le même, la différence résidant dans la subjectivité de l’interprète, dans la singularité de l’interprétation. Ici encore se manifestait une vertigineuse ouverture sur l’intelligence du réel. Et Marx, dès lors, n’avait plus qu’à moitié raison: s’il importait de transformer le monde, il fallait d’abord, pour cela, en interpréter autrement le sens, selon le point de vue d’une autre classe sociale, d’une autre expérience de la vie, d’un autre désir (...)

(Extrait de Confections)

 

Baba Moustafa... Quelle pièce d’homme c’était! Grand, terrible, gigantesque, mais aussi rond qu’un bourdon de Notre-Dame, et plus joufflu qu’un kugelhopf de Christkindel, ce qui lui donnait tout à la fois l'autoritaire prestance d’un père bavarois et l'ample générosité d’une mamma sicilienne. Mais... ce n'est pas exactement cela : avec sa barbe tout en broussailles et son énorme ventre, le fahqir — Dieu m'en soit témoin — avait tout à fait l'air d’un patriarche enceint! (...)

 

Baba Moustafa et moi n'allions pas emprunter, pour nous rejoindre, le raccourci à la fois éblouissant et fugace de la chair. Notre commerce serait plutôt celui, beaucoup plus lent et laborieux, de la parole (...) Ma mère, en me cédant son imagination, m'avait appris à séduire. De mon père, j’avais reçu en héritage la passion de convaincre. C'est Baba Moustafa qui, par une sorte de mystérieuse alchimie, allait m'apprendre à parler. Tout simplement (...)

Baba Moustafa, je m’en rendis compter assez vite, n’était pas très doué pour les langues. Aucune, à vrai dire, n’allait assez vite pour lui. Baba Moustafa, pour s’exprimer, avait tout autant besoin de ses mains, de ses yeux, de ses gestes, des objets qui l’entouraient, du regard de ses interlocuteurs : il réquisitionnait le monde entier pour parler. Je remarquai très vite — (...) et cela ne manqua pas de m’exaspérer un certain temps — qu’il ne finissait presque jamais ses phrases, les laissant brusquement en suspens et comme en équilibre précaire, pour en commencer aussitôt une autre qui allait connaître le même sort. Cette désarçonnante fébrilité, que je pris au début pour de la désinvolture, me donnait des maux de tête tellement j’avais du mal à suivre. Jusqu’au jour où je compris que, sans que ce fût aucunement conscient ou volontaire, Baba Moustafa m’obligeait au fond à compléter moi-même, intérieurement, ses phrases inachevées (...) Je finis aussi par saisir — et cela m’émut plus que je ne saurais dire — l’un des traits de la déroutante générosité du fahqir : de lui, j’appris en effet qu’une phrase ouverte, inachevée, béante, si elle peut agacer la paresse, engendrer le malentendu ou heurter la patience, est aussi une manière d’accueillir l’autre dans sa propre parole, de le laisser venir en soi (...)

(Extrait de Jamädhlavie)

Michel aimait terminer les messages de ses vœux des «grandes occasions» en souhaitant la «paix» en plusieurs langues. Eh bien, Michel, qu'elle soit à toi, maintenant, dans toutes les langues...

photo Paul Laporte

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