Michel de Certeau (1925-1986),

l’un des penseurs les plus originaux mais, aussi, les plus inclassables de la seconde moitié du 20e siècle, fut mon directeur de thèse, à Paris. Jésuite, historien, spécialiste de la vie mystique, anthropologue de la quotidienneté occidentale, psychanalyste (...)

 

 

 

 

 

 

 

 

Certains des textes de Michel de Certeau (...) m’avaient absolument éblouis et demeurent parmi les plus marquants de ma vie (...) De Certeau, comme Foucault, Barthes ou Derrida, n’a jamais eu la réputation d’être un penseur light. Je retiens en particulier une réflexion singulièrement puissante tirée d’un article paru dans la revue Esprit en 1971. De Certeau tente d’y réfléchir à la façon dont le christianisme pourrait encore être pensable aujourd’hui, c’est-à-dire à une époque où les manières traditionnelles d’en parler sont de plus en plus folklorisées et, pour un nombre croissant de nos contemporains, de moins en moins croyables (...)

Michel de Certeau, qui enseignait alors à San Diego, en Californie, fut absent de Paris pendant les deux années où j’y séjournai. Nous nous vîmes deux ou trois fois en trois ans. Cette direction de thèse assez fantomatique me valut à l’occasion quelques angoisses, on s’en doute. Je crois avoir été, par réaction, souvent un peu beaucoup mère-poule quand vint le temps pour moi de diriger des étudiants de maîtrise et de doctorat. Le fait de travailler avec lui, même dans ces conditions, surtout peut-être dans ces conditions, m’avait évidemment confronté à bien des résistances: angoisses et agressivité, frustration et impuissance, découragement et colère. Étrangement, elles ne paraissent pas si différentes de celles, transférentielles, que tente d’amener au langage la démarche psychanalytique dont le célèbre adage freudien — «Wo Es war soll Ich werden» — pourrait résumer l’objectif. De bien des manières, Michel de Certeau, lui-même psychanalyste, avait laissé advenir le «je» de ma thèse. 

J’ai [il y a quelques années] pris part à un petit pique-nique avec une demi-douzaine de participants d’un projet de tatouage collectif de la célèbre «Marche à l’amour» de Gaston Miron. Dans le lot, une maître de conf’ parisienne débarquée le matin même pour un colloque universitaire et qui avait elle-même pris part au projet. Heureux timing. Nous causons de tout et de rien. Je lui signale, à un moment donné, que j’ai fait mon doctorat à Paris. En quoi? Où? Avec qui? Là elle se fige et me regarde droit dans les yeux : «Quoi, tu as fait ta thèse avec Michel de Certeau? Est-ce que je peux te toucher?»

 

Ce n’était pas la première fois que la mention du nom de mon célèbre directeur de thèse suscitait une telle émotion. Michel de Certeau, à vrai dire, n’a cessé de m’être fort précieux depuis la fin de ma soutenance, et bien au-delà de sa disparition.

 

Peut-être que c’est ça, un saint.

 

(Extrait de Confections )

Interview avec J. Chancel — Radioscopie, 1975

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