Le dik dik

Vous ne vous souvenez plus trop dans quelles circonstances, mais vous vous êtes quand même retrouvé, un weekend, sur les bords du lac Langano, à quelque 200 km au sud d’Addis Abeba, dans la vallée du Rift. Le lac aux plages de sable blanc est une station balnéaire occidentalisée, mélange est-africain de Plattsburgh et d’Old Orchard. Sur la plage, ça farniente, ça boit, ça drague, ça mange, agglutiné autour des petits barbecues qui vous envoient aux narines des effluves d’irrésistibles grillades. Ça se baigne aussi, mais vous, ça vous branche d’autant moins qu’on vous a dit que les hautes herbes hébergeaient souvent des engeances rampantes, avec ou sans pattes, que vous ne tenez pas à déranger et, encore moins, à nourrir de votre personne. Vous avez donc dû vous apporter un bon roman — dont vous jouissez comme un bienheureux sous un parasol publicitaire de brasserie italienne. À un moment, vous devez vous lever — pour aller vous chercher une autre Melotti glacée, ou pour vous délester des deux ou trois que vous avez déjà éclusées. 

Mais là, sans le moindre coup de semonce, vous êtes attaqué dans votre chair (plus particulièrement vos deux cuisses) et surtout dans votre amour-propre, par un dik-dik. C’est la première fois que vous voyez de près l’une de ces gazelles miniatures, à peu près de la taille d’un lévrier, et aussi graciles, qu’on élève parfois comme animaux de compagnie. Et, de fait, on a emballé les fines cornes du spécimen dans des tubes de caoutchouc pour éviter, on imagine, d’évitables dégâts. Sauf qu’elles ont poussé, depuis, d’un traître centimètre. Et la petite peste, s’amusant à vous prendre pour cible, vous fonce dessus — à vrai dire, dedans  (...) Vous tentez tant bien que mal de l’éviter — avec des passes de mulettadigne du torero Dominguin, le pote d’Hemingway et de Picasso; mais le mini-diable cornu revient à la charge et fonce sur vous derechef. Vous n’osez évidemment pas le frapper — ça ferait mauvais genre. Mais ses humains adoptifs ont l’air d’avoir complètement oublié sa délinquante existence. Heureusement, la micro-créature satanique finit par se lasser, épuisée sans doute, comme un beagle après une heure de parc à chiens, vous laissant, vous, avec un jeans fichu, deux cuisses esquintées, et l’irrépressible tentation de vous demander si cette bestiole effrontée serait meilleure en brochettes, en ragoût ou en teen burger.

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