Paysages abyssins

Le royaume du Prêtre Jean — le nord

Éthiopie. Un peu de Maghreb, beaucoup d’Afrique, plein de Proche Orient. Des hauts plateaux à pertes de vue, avec des pics au-dessus des nuages et des lupins hauts comme des arbres dans la brume fraîche du matin.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Parfois, sur le sentier, un pâtre, le shama — longue bande de coton blanc — enroulé autour de la poitrine, les deux mains négligemment agrippées au bâton, derrière le cou, qui fait bomber le torse et cambre la posture.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Sur ces hauts plateaux où l’oxygène est rare, vous ne vous étonnez pas que les autochtones, habitués à y courir en ménageant leur souffle, aient si souvent gagné les marathons. Lors des jeux Rome, en 1960, l’un des plus célèbres d’entre eux, Abebe Bikela, remporta l’épreuve pieds nus, adding insult to victory.

Aquarelle de Roland Turenne, 1974

Vous aviez depuis longtemps envie de parcourir la route qui mène jusqu’à Asmara, ancienne capitale de la colonie italienne d’Érythrée.

Les guides, avec quelque grandiloquence, parlent de ses palais romains, de ses villas toscanes, de ses colonnades vénitiennes. Vous trouverez qu’ils en mettent pas mal ; mais c’est vrai qu’à la terrasse ombragée d’une petite trattoria, vous vous croiriez presque sur la piazzetta d’un village assoupi du Mezzogiorno.

Vous vous souviendrez, plus tard, du vieil Hilarion Grigorian, Arménien né avec le début du vingtième siècle, dont Jean-Christophe Rufin (Asmara et les causes perdues, 2011) fait le témoin et le narrateur d’une impossible mission humanitaire dans un pays ravagé par la guerre civile, avec Asmara comme épicentre.

Mais c’est encore loin, la route est encore longue.

En attendant, votre curiosité est attirée par ces frêles embarcations de roseaux qui dodelinent de la proue sur le lac Tana, au milieu duquel se pavane un petit monastère copte ayant l’air de dire : «Eh, je suis là moi aussi... 

... il n’y en a pas que pour...»

... Tis issat! «L’eau qui fume», les grandes chutes du Nil bleu, commencement absolu de l’Égypte aux crues gonflées de terre abyssine. Niagara sans voyages de noces, sans motels kitsch, sans néons clinquants. Juste ce formidable torrent né des hautes terres et qui dévale jusqu’au Soudan pour rejoindre, à Khartoum, l’autre Nil, le blanc, avant de poursuivre son chemin jusqu’à la mer, jusqu’à l’Égypte, depuis bien avant ses dieux, ses pharaons et ses pyramides. Pas de bruit, ici, sinon celui de la bruine du commencement. Hélas, le «progrès» y a construit un barrage en amont des chutes, réduisant, dit-on, leur superbe à un mince filet d’eau.

On vous avait prévenu : en arrivant à Gondar, vous vous sentiriez un peu comme un ambassadeur portugais du 16e siècle guidé par d’antiques et tenaces légendes, venu porter ses lettres de créance à ce mystérieux Prêtre Jean censé régner sur ces terres depuis — depuis quand, au juste? — et, en tout cas, aussi riche que Moctezuma ou Atahualpa, en version basanée mais chrétienne. Et vous débarquez dans cette petite bourgade étonnante, tout droit sortie de la brousse mais hérissée de palais de briques aux arêtes douces et aux façades patinées, flanqués de tourelles aux dômes arrondis, percés d’étroites meurtrières, ceints de couronnes crénelées. L’un de vos lieutenants, mal dégrossi mais impressionné, se gratte les génitoires : «Pis vous dites, chef, que c’est des nègres qui ont bâti ça?»

Vous auriez aimé qu’elle soit d’époque aussi ancienne, mais votre guide est inflexible : la fresque au plafond de l’église Débré Berhan Sélassié ne date pas de la fin du Moyen Âge, mais du début du 19e siècle. Il n’empêche : tous ces petits angelots aux grands yeux noirs et aux cheveux bouclés, cordés comme des sardines multicolores, que vous pouvez désormais retrouver dans la quadrichromie d’internet, en tapant anges + Gondar...

Les petits diacres coptes et les vieux moines sont là, en dalmatiques chatoyantes, à vous exhiber, pour quelques pièces de monnaie, les anciennes couronnes votives de leur monastère. Tôle argentée ou or massif? Allez savoir...

huile le Mister G.,1971

huile de Mister G., 1971

Vous n’aurez par ailleurs jamais la patience d’assister au complet à leurs interminables liturgies. De toute façon, vous n’y verriez rien : tout s’y déroule dans une sorte de saint des saints emmuré au milieu de l’église circulaire ; vous, on vous laisse déambuler dans une espèce de «parvis des Gentils» en tuant le temps. Mais vous finissez par comprendre à quoi servent ces bâtons de prière que vous avez vus à l’échoppe de Kebede qui voulait vous faire payer cher le deal du crucifix [Voir le chapitre de Confections qui raconte l'aventure de ce deal...] : les petits diacres et les vieux moines y appuient leur lassitude, à jeun depuis le début de la cérémonie, aux aurores, et jusqu’à la fin du dernier psaume, au milieu de l’après-midi.

Aux environs de Gondar, vous débarquez un jour dans un minuscule village semblable à des tas d’autres minuscules villages que vous avez croisés, avec ses toukouls de boue séchée recouvertes de chaume, ses enfants aux grands yeux noirs autour desquels bourdonnent des essaims de mouches, ses chèvres malingres et ses vieillards édentés. Sauf qu’ici vivent des fellachas, mystérieux peuple d’origine obscure, pratiquant une très ancienne forme de judaïsme. On dirait quelque tribu de l’Ancien Testament égarée depuis la sortie d’Égypte, ayant bifurqué vers le sud plutôt que de suivre Moïse vers la Terre promise. Des artisans en guenilles veulent à tout prix vous vendre leurs statuettes de terre vernissée qui représentent des rabbins frustes, des étoiles de David asymétriques, des chandeliers à sept branches inégales, parfois même — commerce oblige — des christs en croix, naïfs et disproportionnés. 

 

 

 

 

 

 

 

La révolution qui secouera l’Éthiopie au cours des années soixante-dix aura entre autres conséquences d’amener le gouvernement israélien à reconnaître officiellement la judaïté de cette population et à organiser son alyah, sa «montée» vers Israël, au moyen de ponts aériens parfois rocambolesques. Leur implantation ne se fera pas sans heurts : on ne passe pas impunément du fin fond néolothique de la savane africaine aux néons postmodernes de Tel Aviv. Le très beau film de Radu Mihaileanu — Va, vis et deviens —, sorti en 2005, raconte cette difficile implantation des Beta Israel avec une profonde et touchante humanité.

 

Mais vous tomberez peut-être aussi, un jour, sur le troublant roman de Jean-Noël Pancrazi Lalibela et la mort nomade (Ramsay, 1981) :

 

«Je connaissais la beauté de cette race éblouissante, condamnée à mourir jeune. Je savais que, la nuit de leurs trente ans, les femmes fellachas s’éclipsaient de leur demeure. Les habitants du village se taisaient en voyant s’éloigner leur toge blanche dans la montagne ; elles allaient s’étendre dans les champs les plus hauts d’Éthiopie, et là, la nuque appuyée sur une pierre polie, seules, face au ciel, elles attendaient que leur cœur s’immobilise...»

Mais ça, c’était avant qu’elles soient, aujourd’hui, enrôlées dans Tsahal.

Lalibela. On vous a tellement vanté ses églises rupestres, taillées dans un seul bloc de pierre évidé, enfouies dans le sol, entourées d’étroites douves où le soleil peine à se faufiler. Difficile de prendre des photos, tant on y manque d’espace et de recul. La légende dit qu’elles ont été sculptées en une seule nuit par les anges — sans doute ceux dont la frimousse vous a fait sourire au plafond de Débré Berhan Sélassié.

Axoum, là où tout commence. Plus ou moins. On ne sait pas trop quand. Trois mille ans? Deux mille? Avec les pubs d’Ethiopian Airlines, dans les années soixante? Ça dépend si l’on se fie à l’histoire, au mythe, à la publicité touristique. La légende, elle, remonte à Salomon, fils du tueur du géant Goliath, roi en Israël, constructeur du temple, grand collectionneur de femmes et de concubines. Le royal tombeur était tombé amoureux fou de la belle Makeda, reine de Saba, roitelette noire de l’autre bord (géographiquement un peu flou) de la Mer Rouge. Elle deviendra, des œuvres de chair du monarque, mère de la dynastie éthiopienne, jusques et y compris à Hailé Sélassié, deux ou trois-cent-et- quelquième successeur de Ménelik Ier, fruits des amours de la belle négresse — nigra sum sed formosa — et du biblique souverain. C’est Ménélik qui — pour faire chier son père, peut- être, saura-t-on jamais — aurait ramené à Axoum l’Arche d’alliance d’Israël, coiffant Indiana Jones au poteau d’un bon trois mille ans.

Stèles célèbres d’Axoum, très slick, plusieurs encore debout. Elles font dans les 35 m de haut, ce qui les range parmi les plus hauts monolithes jamais érigés par le labeur d’esclaves humains. Sponsorisées au 4e siècle par le roi Ezana, Constantin local converti au christianisme, elles auraient en quelque sorte servi de pierres de Rosette, à leur manière, consignant en guèze, en grec et en sabéen d’Arabie du sud, les hauts faits de la dynastie.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mais il vous faut déjà reprendre le chemin du sud, les grandes vacances sont terminées...

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