Paysages abyssins

Harar 

On vous a fait, à votre collègue Marc et à vous, une proposition difficile à refuser: rapporter à son propriétaire, qui habite Harar, dans l’est du pays, une Citroën vintage, de ces voitures qui, comme le vin, s’améliorent avec l’âge; la DS, en plus, tel un chameau docile et bien élevé, s’agenouille pour vous prendre à son bord. En échange de quoi vous pourrez passer quelques jours à visiter cette mythique bourgade où Rimbaud troqua sa carrière de poète maudit contre un boulot — vraisemblablement mieux payé — de marchand d’armes maudit, de part et d’autre de la mer Rouge, entre Aden, au sud de la péninsule arabique, et le petit royaume alors musulman qui allait bientôt être conquis par l’empereur d’Éthiopie avec les fusils de l’ancien poète.

La route — un peu plus de 500 km — suit en partie le cours sinueux de la rivière Awash, mais également le tracé de l’ancienne voie ferrée franco-éthiopienne d’Addis Abeba à Djibouti, inaugurée à la fin du dix-neuvième siècle. Vous vous êtes arrêtés pour faire le plein à Awash Station, premier bled un peu conséquent sur cette antique voie ferrée. La peinture s’écaille, mais vous pouvez quand même encore lire distinctement, au-dessus de la porte du boui-boui où vous avez finalement décidé de casser la croûte, «Buffet de la Gare» — en français dans le texte.

Harar est à peu près comme vous l’imaginiez: blanche, émouvante, et sale.

Vous acceptez de bon cœur l’offre de l’ado malingre qui, pour une poignée de sous, vous offre de vous guider jusqu’à la maison de Rimbaud; pour quelques sous de plus, Idris — appelons-le Idris — vous propose également de vous faire voir, dès le soleil couché, les hyènes tachetées qui longent, en ricanant, les murs chaulés de la vieille ville, charognards bénévoles, éboueurs volontaires de la nuit.

«Idris me tire sur la manche; il veut absolument me montrer quelque chose: les minarets chaulés de l’ancienne mosquée, dont il veut me raconter l’histoire [...]. Quand le ras Makonnen [...]., le père du futur empereur, entre, conquérant, dans les murs de Harar, vaincue; Harar la Blanche, Harar la Musulmane, l’Interdite, sauf aux poètes trafiquants vérolés et visionnaires; et, la première chose qu’il fait, hautain, sur son cheval caparaçonné d’or, prince de légende chrétienne et pourfendeur d’Islam, descendant du fameux Prêtre-Jean piétinant ces rues infidèles, il galope jusqu’à la vieille mosquée en soulevant derrière lui des nuages de poussière jaune; il descend de son cheval, bouscule le muezzin qui s’interpose à peine, terrifié, et, avant lui, l’imam analphabète; il gravit lentement, solennel, les marches de l’étroit minaret qui tourne, tourne; et là, du haut de son triomphe, victorieux, superbe, arrogant comme un adolescent qui s’envoie sa première pute, — un peu ému, donc, malgré tout — ou comme un chat qui vient d’essayer ses griffes et marque son territoire, il pisse sur Harar, la Dorée [...]. Idris, petit musulman, rit de son petit blasphème...»

(L’Accent aigu, Montréal, Leméac, 1983, p.61-62)

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