Paysages abyssins

Camping dans la vallée de l'Awash

Le marchandage du samedi matin, au Mercato, devra attendre le weekend prochain. Cette semaine, c’est camping et partie de chasse le long du Guibié, dans la vallée de l’Awash. Vous avez du mal à vous mettre en branle. Ça n’a pas changé depuis, vous êtes toujours aussi casanier. Il faut que vous vous bottiez le cul pour quitter le confort du home sweet home.

Une fois parti, pourtant, c’est le bonheur. Le long de la piste de brousse, à gauche, vous côtoyez la haute silhouette de l’Herer lové dans les hautes herbes roussies par le soleil, et les acacias décharnés. Plus tard, vous le reverrez chaque fois que vous roulerez dans la plaine montérégienne à l’automne, avant les neiges, quand les cotons de blé d’Inde ont la couleur des hautes herbes roussies par le soleil et que les peupliers aux branches dénudées ressemblent à des acacias décharnés.

  Vous n’êtes pas vous-même un très bon chasseur. De toute façon, vous êtes gaucher, ce qui n’est pas le cas des carabines de l’expédition; en plus, vous avez toujours préféré la prose d’Hemingway à ses sanglants trophées de chasse. Mais vous adorez vous lever plus tôt que le soleil et suivre, sans bruit, la piste des bêtes qui vont boire avant l’aube — les sangliers et les gazelles, surtout, dont vous apprenez à distinguer les cris de ceux des chameaux et des babouins hurleurs. Marcher, pister les traces fraîches, ne pas trébucher sur une souche traîtresse ou, pis encore, sur un python qui s’est levé de mauvais poil. Vous n’enviez tellement pas vos collègues qui, eux, passeront la journée au bord du torrent, arrimés à leur canne à pêche, immobiles pendant des heures. Vous vous dites que, tout comme il y a des chiens et des chats, il y a des chasseurs du matin et des pêcheurs du dimanche. Et ces derniers, les pauvres, ne verront pas naître le petit hippopotame dans la vase des hautes herbes, somnolant, pépères, sur leur ligne...

 Vos compagnons et vous êtes très fiers; vous avez trouvé une géniale halte de campement: un oued asséché au sol plat, couvert de gravillon, où vous pourrez facilement installer vos lits de camp et vos moustiquaires de fortune, calées entre deux chaises pliantes. La première nuit, pendant que les autres ronflent comme des toupies boches, vous ne parvenez évidemment pas à fermer l’œil, l’oreille tendue vers le moindre bruit — et ils sont tous plus bizarres et inquiétants les uns que les autres: un boa géant venu vous avaler tout rond pendant votre sommeil? Un léopard qui, lui aussi, ne ferait de vous qu’une bouchée, comme un martyrchrétiendu temps de Néron? Une colonne d’au moins trente kilomètres de fourmis rouges en train d’escalader les montants tubulaires de votre étroit lit de camp, s’apprêtant à ne laisser de vous qu’une brassée d’ossements aussi blancs que ceux de la vision d’Ézéchiel, squelette déjà prêt à se pavaner dans une vitrine archéologique: «Spécimen de Blanc ayant choisi un mauvais terrain de camping». Mais ce n’est peut-être que le babil de petits colobes adolescents, des jureras espiègles qui n’ont pas envie d’aller au lit; ou, alors — s’il s’en trouve dans ces parages — de bonobos enamourés, qui se font des papouilles. La deuxième nuit, rebelote. La troisième, en revanche, python ou pas python, vous n’avez même pas besoin de compter les fourmis rouges; vous êtes tellement fourbu que vous vous endormez tout d’un bloc, comme un lion qui vient de s’avaler un gnou.

 Il y avait pourtant un vrai risque, mais vous ne l’aviez pas prévu: la pluie. En théorie, elle n’aurait pas dû venir avant deux ou trois semaines. Manque de bol, l’averse s’est abattue au cours de la nuit sur votre idyllique squat à ciel ouvert, transformant le lit asséché de la rivière en un torrent boueux. Au matin, tout flotte dans le ruisseau impromptu: bobettes, casquette, lunettes, même votre flûte à bec. Mais le soleil revient à l’aube, insolent et radieux, comme si de rien n’avait été. Tout, suspendu aux arbres, sera sec pour l’apéro de midi. Et, le soir, l’oued sera redevenu aussi sec que le squelette appréhendé de votre première nuit d’insomnie africaine.

(Extrait de Conferctions)

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