Paysages abyssins

Le désert danakil et la mer Rouge

Les photos de cette section sont, la plupart du temps, de qualité assez médiocre. Elles ont d'abord été prises il y a déjà plusieurs années dans des conditions parfois assez peu propices,  avec un petit Instamatic qui connut des tribulations. Elles ont en outre été numérisées à partir de diapositives aux couleurs parfois approximatives et souvent  un peu passées.

La vieille jeep (...) toussote, crachote, hoquette ; ses flancs vibrent de toutes ses tôles, son radiateur a l’air de vouloir rendre l’âme ; mais, de peine et de misère — ça y est —, elle parvient, en un râle qui vous déchire le cœur, à franchir le sommet de la crête. Et, là, tout d’un coup, vous vous croyez transporté dans la steppe enneigée de la toundra boréale, des kilomètres au-dessus de la Baie James, quasiment de l’autre bord du cercle arctique ; vous croyez presque entrevoir la mythique Thulé à quelques mosh! mosh! de votre attelage de huskies. Un peu plus vous vous attendriez à voir surgir Omar Sharif et Julie Christie en sleigh dans la poudreuse. Sauf que ce n’est ni Thulé ni le pôle nord, qu’il ferait 50 degrés à l’ombre si seulement il y avait de l’ombre, et que ce qui crisse, sous vos pieds, ce n’est pas de la neige fraîchement tombée, mais du sel datant d’un antique océan disparu depuis des millénaires. Vous venez d’entrer dans le désert danakil, la grande dépression des Afars, sous le niveau de l’océan comme la mer Morte, aux confins de l’Éthiopie, de la Somalie et de l’Érythrée. Jadis le sel de ce désert valait cher, s’échangeant contre toutes sortes de précieuses marchandises. Jusqu’au début du 20e siècle, des lingots sales et cerclés de fer, pour en préserver la tenue, serviront de monnaie d’échange et de transaction dans toute la corne de l’Afrique, avec les grands thalers d’argent toujours frappés, des décennies après sa mort, à l’effigie de l’impératrice Marie-Thérèse, ancêtres du US Dollar.

Ne vivent ici que des scorpions hargneux, des serpents tous plus venimeux les uns que les autres et — vous vous en étonnez — de curieux petits écureuils dont vous vous demandez ce que, Diable, ils peuvent bien avoir à enfouir sous le sol de sel, en vue de — mais là, vous secouez la tête: on ne vous fera quand même pas croire qu’il y a quelque chose qui ressemble à... «l’hiver» dans cette foutue fournaise!

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

De temps en temps — à moins que ce soir un mirage —, au loin, une caravane de dromadaires faméliques et d’humains décharnés se profile à l’horizon qui vibre sous la chaleur. Vous avez lu, avant de partir, que ces nomades tirent l’essentiel de leur pitance du lait de leurs chamelles et du sang dont il ponctionnent leurs bêtes — juste assez pour ne pas trop les tuer.

D’interminables kilomètres encore, deux ou trois autres crêtes de plus, sur le flanc desquelles le Baron Rouge — c’est le petit nom affectueux que vous avez donné à la vieille

jeep mais, à l’entendre cracher ses poumons, vous auriez tout aussi bien pu l’appeler Mimi — s’essoufle et se rebiffe. Et puis, à l’horizon, plus bleue que le plus bleu des bleus de Pantone, la mer Rouge telle qu’en elle-même, vous ramenant tant de souvenirs à la mémoire : Moïse, Rimbaud, Henry de Monfreid, Tintin — entre Les cigares du pharaon et les esclaves de Coke en stock.

Massawa, maisons basses aux murs chaulés, à l’ombre chiche desquels se recroquevillent dans leurs hardes crasseuses les hommes qui mâchent le tchat pour se divertir de la faim, oublier la soif, survivre à la fournaise.

 

Sur la plage, des ados aux pectoraux étroits, couleur de miel d’acacia, escaladent les palmiers trapus pour en traire la sève qui, fermentée, donne un vin fort, liquoreux, traître.

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