Paysages abyssins

L'escarpement

Cela fait presque deux ans — déjà — que vous profitez de toutes les occasions de voir du pays, que vous avez sillonné tous les azimuts de ce royaume, vous qui avez à peine entrevu vos propres Rocheuses et n’êtes jamais allé plus à l’est que Moncton. Vous commencez à vous dire que vous avez pas mal tout vu — sauf peut-être des lions, mais comme vous avez passé votre enfance à en voir quasiment tous les jours au zoo de Granby, alors...

​Pourtant, vous n’avez pas encore tout vu. Ce pays vous a certes saoulé d’images à peine imaginables, d’impressions à tout jamais imprimées dans votre mémoire; mais toutes, de quelque manière, ont trouvé un petit havre de reconnaissance dans un coin ou l’autre de vos réminiscences: les chutes du Nil bleu ressemblent un peu à celles du Niagara; les obélisques d’Axoum rappellent peu ou prou ceux de Louqsor; les icônes coptes sont moins hiératiques que celles de Byzance — voire presque rigolotes —, mais vous y reconnaissez facilement Iesus, Maryam, Josef, le bœuf et l’âne de la crèche, les trois rois mages et les trois personnes de la Sainte Trinité. Mais là...

Une fois de plus, vous êtes en route vers la grande plaine nilotique qui s’étend à perte de vue au bas de l’escarpement du haut plateau central. À l’est, le Kenya, la Somalie puis la mer. À l’ouest, le Soudan et, au-delà, le cœur de l’Afrique noire. Vous savez — et cela vous cause toujours une sorte de petit pincement au cœur — que c’est ici, dans ces parages, que l’humanité a émergé, un jour, de sa gangue animale; qu’elle a poussé — eût-il été un rauque feulement — le premier cri humain; que, de ses mains, a giclé l’éclat du premier silex. Cet escarpement, pourtant, est sûrement l’une des zones les plus inhospitalières du pays, pour ne pas dire du vaste monde. La chaleur y est insupportable, presque immesurable. La végétation ressemble à un toile de Bosch à moitié calcinée; les arbres, on les dirait tordus par des siècles de verglas incandescent; sûrement, l’antique Déluge ne s’est jamais rendu jusqu’ici; la terre, maudite, y était déjà suffisamment punie: c’est sans nul doute celle que Dieu donna à Caïn.

Y entend-on des cris de bêtes? Des croassements de vautours, peut-être — mais que pourraient-ils bien avoir à se mettre sous le bec? Ici ne bourdonnent en fait que les mouches, celles qui vous mordent presque aussi férocement que leurs semblables de la baie James et de la baie d’Hudson, mais qui, en plus, vous inoculent dans les veines la terrible maladie du sommeil, dont on se remet jamais. Même le ciel, trop violemment bleu, a l’air de vous dire: «Ne viens pas ici». Vous vous êtes un peu éloigné de la jeep et de vos compagnons, sans doute pour aller pisser. À quelque distance — cent mètres, deux cents? difficile à dire, et l’air trop chaud vibre comme un voile qui vous brouille la vue —, vous apercevez tout à coup une silencieuse colonne humaine en marche, à la file indienne, sans un bruit, à travers les souches noircies et les rochers en équilibre instable. Du fin fond de vos années scoutes vous reviennent les troublantes paroles d’un chant que vous chantiez jadis sur la route, version francisée de ce Moorsoldatenlied composé par les prisonniers du camp nazi de Börgermoor:

​Loin vers l’infini s’étendent

les grands prés marécageux;

Pas un seul oiseau n’y chante

Dans les arbres secs et creux.

Ô terre de détresse,

Où nous devons sans cesse

Marcher, marcher...

Leurs corps sont enduits de longues coulées blanchâtres. On dirait... des zombies de série Z, ou des adeptes de quelque cérémonial vaudou. Ces corps — c’est flou, mais vous êtes sûr d’avoir aussi vu de longues scarifications sur leur peau —; de même, ces visages difformes et — le mot vous embarrasse, mais c’est celui qui vous vient — grotesques, qui ne ressemblent à aucun visage humain que vous ayez jamais vu... Les femmes portent de volumineuses charges sur leurs épaules; ça a pour effet de leur relever les seins, longs comme des courges trop mûres, lourds comme des coloquintes. Leurs oreilles... Vos mots ont du mal à vous décrire ce que vous voyez: ce genre de piercing «extrême» ne s’est pas encore répandu parmi les marquages branchés de l’Occident. Leurs lobes sont percés de rondelles larges comme des bouchons de liège, comme des thalers de Marie-Thérèse. Mais c’est surtout — mon Dieu — leur bouche... Leur lèvre inférieure, démesurément étirée en une véritable soucoupe de chair, assez grande pour y déposer une grande tasse de thé!

De retour à la jeep, vous ne parlez pas de ce que vous venez de voir. De ce que vous croyez que vous venez de voir. D’ailleurs... êtes-vous vraiment sûr d’avoir vu ce que vous pensez avoir vu? D’avoir vu, à vrai dire, quoi que ce soit? Et si c’était seulement le soleil qui commençait à vous jouer des tours, la déshydratation qui, malgré le bush hataustralien dont vous êtes si fier, vous donnait déjà des hallucinations? À moins... que ce soit les mouches, et que vous dormiez déjà de leur morsure maléfique, plongé en plein cauchemar hamletien: «To sleep, perchance to dream; aye, there’s the rub, for in that sleep of death, what dreams may come?...»

Il vous faudra bien des années pour avoir enfin l’occasion de vous éveiller complètement de ce rêve étrange, de vous rendre compte que vous veniez simplement de croiser une petite horde de Mursis nomades de l’Omo, parmi les derniers peuples d’Afrique dont les femmes portent encore ce si déroutant plateau labial; et que ces créatures aux lèvres horriblement mutilées étaient en fait de braves matrones de bonne famille et d’accorte apparence, les traditions mursiinterdisant d’ailleurs aux femmes de «mauvaise vie» de distendre ainsi leur lèvre inférieure, leur barrant du coup l’accès aux standards murside la beauté.

 

Vous hochez la tête. Vous trouvez que, tout bien considéré, ça déniaise de faire un doctorat d’ethnologie.

Extrait de Confections

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